Les journées du dimanche 10 et lundi 11 avril se passent, pour l’essentiel, à bouffer du bitume dans notre magnifique Hyundai de location. Notre objectif est de contourner la Sierra Nevada pour rallier San Francisco.
Il nous serait plus rapide de traverser la barrière montagneuse par l’une des quelques routes existantes, mais celles-ci étant ensevelies sous trois mètres de neige, nous voilà contraints de prendre notre mal en patience. Un mal pour un bien : c’est un véritable plaisir de conduire à travers ces paysages magnifiques et grandioses, allant du désert aride à la montagne enneigée. Autour de nous, des cactus qui ressemblent à Marge Simpson, des décors de westerns, des jolis camions rutilants, des lacs immenses, des diners « all you can eat », des forêts de sapins, des pistes de ski, des hameaux de trappeurs, des villes de casinos où flambent les red neck (les bouseux dans l’idiome local), le tout observé depuis une interminable langue de bitume.
Pour l’horizon, suivez les flèches
Quelques arrêts, aussi, parfois. J’adore les stations-service d’ici : une foule bigarrée vient ravitailler la bête, de préférence d’immenses pickup grands comme notre salon. Le marcel avec emmanchure ouverte très bas sur les flancs y est en vogue, et se porte si possible avec tâche de burritos et nuque longue. Le combo lunettes de soleil irisées / bandana rouge / ceinture « tête de buffle » vient parfaire ce dress code que ne renierait pas Hulk Hogan. Et puis, des stations services qui vendent des hot-dogs, ça fait toujours plaisir.
Les supermarchés valent aussi leur pesant de cacahuètes ; outre la fabuleuse quantité de nourriture qui pourrait à elle seule nourrir le Sierra Leone pendant 15 jours, ces lieux sont de véritables mini-villes dans lesquelles on se promène, on papote, on casse une graine, on se retrouve. Un magnifique spécimen d’américain moyen, accompagné de sa femme, viendra à notre rencontre et entamera une sympathique discussion, offrant des sucreries aux enfants et nous montrant des photos de ses trois toutous. Nous resterons une grosse demi-heure à discuter avec eux aux rayon lingerie, pour finir sur un tonitruant « enjoy your trip in America » : tu m’étonnes !
La faculté qu’ont les gens à s’aborder, échanger d’aimables propos et à se quitter dans une courtoise et chauvine salutation nous laisse pantois ; nous touchons du doigt le ciment social ricain, celui qui confine au patriotisme imbécile qui nous fait ricaner depuis la France. Mais c’est une réalité ici ; les gens sont soudés d’une manière qui nous échappe, forte et nourrie par la fédératrice fierté d’être américain, avec des vrais morceaux de larmoyants sentiments dedans. C’est beau comme un épisode de « Extreme Makeover Edition » : God bless America. Définitivement, j’adore.
En route, nous irons nous dégourdir les gambettes au cours d’une balade autour d’un lac salé, au pied de la Sierra Nevada, le lac Mono. Celui-ci héberge une impressionnante population d’oiseaux (plus de 600 espèces de piafs, migrateurs ou pas), sans compter les coyotes, lièvres et autres bébêtes endémiques qui pullulent dans le coin. Ce lac salé, préhistorique résidu de la mer qui stagnait là jadis, est alimenté par une dizaine de sources d’eau claire provenant des montagnes alentours. De la rencontre de l’eau saline et de l’onde pure nait, par un procédé chimique de type compliqué auquel je ne pane pas grand chose vu que je me suis toujours fait un devoir de ne rien écouter en cours de physique, bref, de cette rencontre nait un truc chimique, hop-hop, et jaillissent du sol marin de surprenantes concrétions pierreuses pouvant atteindre les trois mètres de hauteur. Ces sculptures naturelles torturées évoquant Giacometti entourent le lac et émergent parfois des flots. Le niveau de l’eau baisse irrémédiablement, car les sources qui l’alimentent sont détournées pour irriguer Los Angeles, menaçant la biodiversité du lac et de la vallée. Un récent décret tend à rétablir l’équilibre en « réservant » quatre des sources pour le lac seul, et tant pis pour les golfs d’Hollywood ; avec un peu de chance, ce lac et ses habitants ont encore de beaux jours devant eux.
Toujours au fil des kilomètres, nous amorçons un grand détour pour voir la plus fameuse ville fantôme des States, et peut-être même du monde (pour de vrai) : Bodie. Matthieu et moi avons déjà visité cette relique lors de notre précédente venue dans le coin, il y a 5 ans. Nous gardons de cette visite un excellent et glaçant souvenir. Cette ville, sortie de terre au milieu du XIXème siècle en à peine 10 ans après qu’un quidam ait trouvé une pépite, devint la deuxième plus grosse ville de Californie après San Francisco, attirant tout ce que le Far West comptait alors de bandits sans foi ni loi et de filles légères. On disait à l’époque : « Goodbye God, I’m going to Bodie ». En un siècle de prospection, les mines de la ville livrèrent plus de 100 millions de dollars en or. Au début du XXème siècle, les filons épuisés, la ville fut progressivement abandonnée, et demeure aujourd’hui telle quelle. Sa découverte constitue aujourd’hui une véritable incursion dans le passé ; témoignage à couper le souffle d’un Far West des plus testostéroné, en mode fantomatique s’il vous plaît. Nous étions là à aligner les kilomètres en nous réjouissant à l’avance de cette balade hors du commun quand un grand panneau coupa court à notre joie ; piste pour Bodie impraticable à cause de la neige, fin du rêve, au revoir messieurs-dames.
Le rêve américain, depuis les fenêtres de notre voiture
Aux States on a de beaux paysages,
de belles bagnoles,
de bons burgers,
et des motels partout
De restos en motels, de fast-foods en arrêts photos, nous finissons par apercevoir au loin le fameux Golden Bridge de San Francisco. Tout excités, nous le franchissons en poussant des cris de joie. Notre motel en est d’ailleurs tout près (nous avons une vue sur le pont depuis notre chambre. Si, si).
Nous posons les valoches et nous délassons après toute cette route, bien décidés à partir à la découverte de la ville dès le lendemain.