Le marché Hmong Fleurs – 5 mars

Au petit matin, le jardin de Sa évoque le zoo de la Palmyre ; on dirait que tous les animaux du monde se sont massés à nos fenêtres et s’époumonent bêtement en choeur. Ca tombe bien, parce qu’il faut se lever tôt pour aller visiter le marché Hmong fleurs de Can Cau, mais ça tombe mal, parce que l’alcool de riz de la veille vrille un peu la tête.

Le marché se trouve à une vingtaine de bornes de Bac Ha, et il vaut mieux ne pas trop tarder sous peine de devoir se frayer un chemin parmi les touristes chinois, fort nombreux dans le coin. Nous avons convenu de nous y rendre avec nos nouveaux amis Armelle et Yvon, et en scooter s’il vous plait ; je les sens moyen chauds sur ce coup-là, mais finalement, allez hop, d’accord, soyons fous. Petit dèj’, toilette de chat, bouclage des sacs (nous quittons Bac Ha en début d’après-midi alors pas le temps de lambiner), et nous enfourchons nos scooters fournis par Sa, avec, grand luxe, un casque chacun (bon, trop grand le casque, et bien cracra, mais on ne va pas chipoter).

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Nous démarrons, Matthieu et Alix ouvrant la marche, Val et moi en deuz’, Armelle et Yvon en mode scooter-balai. Dans le genre dangereux, la virée en scoot’ dans le delta du Mekong était sympa, mais là, on a franchi un palier.

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Le temps étant nuageux, les routes sont humides et inégalement recouvertes de bitume ou de grandes plaques de bétons. Bien évidemment, les virages sont nombreux, ça monte et ça descend très fort, et les nids de poule (encore des gallinacés, tiens tiens, comme par hasard…) sont légions. La circulation est dense (normal : tout le monde se rend au même marché), beaucoup de deux-roues bien sûr, mais aussi des camions, qui conduisent très vite au milieu de la route, en klaxonnant furieusement les microbes que nous sommes. Bref, route de montagne + conduite vietnamienne + chaussée humide + barrière riquiqui et précipice de 1000 km = sensations fortes à tous les étages ! Le voyage se déroule dans une bonne humeur à peine entachée par l’appréhension de notre mort imminente ; en chemin nous croisons quelques accidents (camion/scooter, combo fatal), mais arrivons finalement au marché sains et saufs.

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Le sentiment premier en arrivant sur le marché est un certain désarroi face au véritable bordel ambiant. La rue, ou plutôt le chemin est pris d’assaut par des centaines de piétons, autant de scooters, des camions boueux, et quelques bagnoles déglinguées.

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Nous garons tant bien que mal nos scooters en triple file (pas le choix), et abandonnons Armelle et Yvon : rendez-vous ici dans deux heures. Emportés par la foule, nous pénétrons le marché à hue et à dia. Les gens vont et viennent entre les étals à même le sol en terre, ce dernier étant jonché de détritus, plastiques et papiers divers (la fibre écolo est assez ténue dans le coin). Nous tentons de nous repérer : là, les camelots et la nourriture ; par ici, l’espace dédié aux vêtements et aux productions artisanales ; en contrebas, le marché des boeufs, au fond, le marché des chiens, porcs, coqs et biquettes.

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Tout ce petit monde occupe une bonne partie du flanc de la montagne. Les odeurs de cuisine émoustillent nos narines (on fait frire des pieds de poulet, des brochettes de je-ne-sais-pas-quoi, des beignets à la banane ou nature), on s’interpelle, on se dispute, on rit fort. Explosion de couleurs, de senteurs : les montagnes de piments, les pyramides de fruits variés, les amoncellements de légumes, la viande à l’air libre. Nous déambulons en ouvrant de grands yeux, refusant poliment les sollicitations des vendeuses particulièrement tenaces.

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Les femmes de tous âges sont parées de leurs belles tenues bigarrées, composées de jambières, d’une large jupe ceinturée par une grande bande de tissu, d’un corsage lourdement ouvragé, tissé de fil argenté et orné de longues franges de perles. Elles arborent leurs bijoux en argent selon un code que l’on devine bien hiérarchisé, et portent leurs cheveux attachés, parfois pris dans un grand foulard aux couleurs vives. Je cherche en vain à acheter du tissu, avant de comprendre que les étoffes sont en fait constituées d’un délicat patchwork de galons et de biais multicolores. Parlons-en des couleurs : rien ne semble trop voyant. Les rouges, fuchsias, oranges, violets s’entrechoquent joyeusement dans une débauche de motifs divers, tout cela est vraiment magnifique à regarder. Elles sont coquettes les Hmong fleurs, il n’y a qu’à les voir jauger les vêtements sur les étals, le regard averti, le jugement acerbe ; la pratique du shopping ne connait pas les frontières. Les jeunes filles, elles, marient tradition et modernité en portant la tenue traditionnelle juchées sur des stylettos à paillettes et arborant un sac à main Jean-Luc Vuitton sans cesser de pianoter sur leur smartphone.

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Alix aussi est une coquette, et glapit, surexcitée, devant les corsages perlés et les jupes multicolores (pendant que Val s’ennuie dans la dignité, attendant de rejoindre le corner, plus testosteroné, des vendeurs de boeufs). Les vendeuses, pas folles les guêpes, sentent venir la belle vente grâce à cette petite blonde émerveillée qui enchaine les « Whaaaa » admiratifs. Pendant que nous déambulons en expliquant à Alix que non, on n’achètera pas de tenue Hmong fleurs, qu’ici c’est joli mais qu’à Poitiers ça risque de faire bizarre, qu’en plus ça doit coûter une blinde, et maintenant tu arrêtes tu nous suis on va voir plus loin, une mama chope la Lilix dans notre dos, l’affuble lestement d’un corsage trop grand et d’une jupe bien trop petite, et lance à mon adresse un « hello » triomphant. Je me retourne et intercepte le regard de la femme ; je comprends direct que j’ai perdu et que la négo va être sportive. A ses côtés, Alix, les doigts croisés sur le coeur, me fait son regard de Chat Potté, les yeux mouillés de larmes, en murmurant dans un sanglot : « je t’en supplie maman, je t’en supplie, pitié » ; je comprends direct que j’ai perdu et que la négo va être très, très sportive. 400 000 dôngs plus tard (16€ tout de même, « mais ça les vaut » dit Valentin en grand spécialiste de la mode ethnique nord-vietnamienne – Val est un spécialiste de tout, comme son père), nous repartons explorer le marché.

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Le coin des boeufs vaut son pesant de cacahuètes ; les bestiaux, un anneau dans le nez et le regard torve, paissent en liberté sur un large pan de montagne. Autour d’eux, les hommes bavardent, fumant cigarette sur cigarette et éclusant autant de bières. Les transactions sont ici plus rares que chez leurs congénères féminines, et une certaine nonchalance émane du tableau, entre deux éclats de rire et le bruit mat d’une bouse tombant mollement au sol.

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Nous faisons encore quelques emplettes, et sillonnons longuement le marché ; nous nous habituons peu à peu à son ambiance si particulière sans pour autant cesser de nous en émerveiller.

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Les bébés Hmong Fleurs sont irrésistibles

Nous retrouvons Armelle et Yvon, et nous rapprochons du secteur dédié à la vente des chiots (trop chouchous), des petits cochons (trop kikis), des coqs (regard de défiance), puis nous arrivons aux chèvres. Là, le choc. Les animaux sont déjà adultes et de belle taille ; évidemment les vendeurs font un prix d’ami si le client en prend plusieurs. La question est donc la suivante : comment embarquer quatre chèvres sur un scooter ? Fastoche : en les entassant dans une cage à lapin, fixée sur le port-bagage. Les hommes se mettent à plusieurs pour soulever de terre les biquettes affolées, qui hurlent, roulant des yeux fous, et ruent à tout va ; et vas-y que je te la cale dans la cage (qui, sans mentir, doit faire 1 mètre x 50 cm x 50 cm), et puis hop tu m’en mettras trois autres, mais si ça passe, pousse de toutes tes forces. Les animaux terrorisés se tapissent du mieux qu’ils peuvent, n’ayant même plus l’espace nécessaire pour bêler, s’entre-blessant avec leur cornes. Le sang coule tandis que les hommes devisent sereinement en bouclant la cage au tendeur à vélo, et fixent, cerise sur le gâteau, une cinquième chèvre sur la cage en la couchant tant bien que mal sur le flan et en la saucissonnant avec d’autres tendeurs à vélo, sous ses cris déchirants. Médusés, nous assistons à cette scène violente, n’osant pas exprimer une compassion qui serait totalement hors de propos, voire ridicule ou outragente pour les gens qui nous entourent. C’en est trop pour Alix, qui fond en larmes et qui part vite fait avec Armelle voir les mignons bébé chiens. Il faudra tout de même longuement évoquer cette scène avec elle afin d’apaiser sa peur et sa tristesse.

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Le coin des chiots

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Le coin des cochonnets

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Et de cinq, emballé c’est pesé

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Il est 13 heures : nous repartons sur nos scooters, après avoir négocié avec nos amis l’achat de deux jetés de lit dans ce patchwork si particulier. Là encore, âpre négociation, au terme de laquelle je « tope » la vendeuse : personne n’a perdu la face sur ce coup-là, ce qui est véritablement primordial dans les transactions vietnamiennes. Nous nous arrêtons déjeuner d’une noodle soupe dans une gargote bien roots et regagnons notre guesthouse.

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Nous prenons congés de Sa et de nos amis Armelle et Yvon, sautons dans un bus local pour Lao Cai, et débutons la longue attente de notre train couchette. Ce dernier arrive enfin, nous sommes cette fois tous les quatre dans le même compartiment. Nous regrettons de devoir si tôt quitter les montagnes, et jurons de revenir ; promis.

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Posted in ...des parents, Bac Ha, Vietnam.

6 Comments

  1. Leur marché c’est quelque chose ! Typico Typico l’histoire de la cage aux biquettes. Et les chiots, ils passent chez le véto avant pour les vaccins ? Bien sûr bonhomme ….

  2. vous pouvez retourner sur le marché ? je voudrais non pas une biquette , mais un bébé Hmong , ils sont trop beaux .. fini de rire , l’utilité des chiens , c’est quoi ? alimentaire ou gardiennage ?

    • Non, ces chiots là sont dédiés au gardiennage de la maison ou aux sacrifices encore très pratiqués dans le coin. On n’a vu qu’un seul endroit où l’on mange du chien, dans la banlieue d’Hanoi, une rue ou tous les restos y sont dédiés. Mais selon la croyance locale manger du chien porte malheur pendant les 15 premiers jours du mois lunaire, du coup les restos sont vides à ce moment là. Par contre ils rencontrent un franc succès par la suite, et sont très réputés. Bizarrement on n’a pas tenté le coup (je pense qu’Alix et Val auraient mal supporté – moi aussi d’ailleurs, qui n’aime les chiens ni dans mes jambes ni dans mon assiette)

  3. Chich, on lance la mode des tenues Hmong fleurs dès votre retour ? Question de mettre de la couleur dans nos villes ! Bravo Alix, cela aurait été dommage de revenir sans une de ces superbes créations vestimentaires. Bises à tous

    • D’accord Adé, Alix te fera une initiation Hmong fleurs la prochaine fois qu’on se verra (tandis que les mecs essaieront de faire rentrer 5 biquettes dans un boîtier de Pyramix). Gros bisous de nous 4, nous pensons affectueusement à vous, hâte de vous voir !!!

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