Hameçon & immersion – 19 mars

A 5h30 il fait nuit, bien qu’une douzaine de coqs s’époumone depuis 2 bonnes heures déjà. Nous les raillons comme chaque jour, puis nous levons pour partir pêcher en compagnie de Kadek.

Il fait frisquet, soit environ 25°C, nous embarquons donc de petites chaufferettes personnelles : nos coups de soleil de la veille. Valentin se sent même très indisposé par ses épaules brûlées. Il rejoint notre chambre où je lui passe une crème hydratante le plus doucement possible. Entre son manque de sommeil, son ultra-sensibilité et ses complaintes, nous décidons de jouer la sécurité. Elsa reste à ses côtés et l’encourage à se rendormir. Alix et moi embarquons seuls avec Kadek et son pote… Kadek, chacun de nous en passager de leurs scooters. Il est 6h et nous découvrons une route très animée, les écoliers et collégiens se croisent dans leurs uniformes bleus ou beiges, chacun se rendant dans son établissement : public, musulman, mixte ou non mixte. Nous bifurquons dans un chemin caillouteux qui descend jusqu’à la mer. Un minuscule port-plage accueille quelques embarcations typiques. Un homme et son très jeune fils attendent notre arrivée. Nous poussons le bateau à l’eau et voguons vers l’une des fermes piscicoles du large, d’où nous pêcherons (côté mer, hein, ne vous méprenez pas non plus !). Lorsque nous démarrons le moteur dans un nuage de gaz mémorable, nous assistons au lever du soleil au dessus de Bali, instant magique pour Alix et moi. En nous retournant nous faisons face à Java, longée la veille, mais ce matin l’absence de nuages nous laisse apercevoir les volcans actifs de la principale île indonésienne.

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Nous accostons prudemment et entreprenons de marcher sur les planchettes ligotées aux bidons flotteurs de la ferme piscicole. Alix s’en sort parfaitement malgré le triptyque étroitesse/instabilité/encombrement du réseau de planchettes, qui peut impressionner. Elle s’en fiche, elle a l’impression de jouer à Pac Man.

Kadek n°1 m’emmène à l’extrémité de la ferme pour jeter ma ligne à l’eau. Point de canne à pêche ici, mais une large section de bambou d’une dizaine de centimètres autour de laquelle s’enroule le fil, terminé par un plomb et un à trois hameçons chargés de chair de sardine fraîche. Il faut laisser tomber la ligne jusqu’au fond de l’eau où zonent les plus gros poissons. Lors des premiers mètres de descente les petits poissons tentent également leur chance, c’est la contrainte numéro 1 de ce mode de pêche : au bout de 3 secondes, si la ligne ne descend pas assez vite, vous n’avez déjà plus d’appât et une ribambelle de poissons multicolores gros comme un canif à détacher, féliciter et remettre à l’eau ! Lorsque je sens que ma ligne a atteint sans encombre le fond, je la mets en tension et patiente, comme un pêcheur finalement. Mais Kadek m’enjoint plusieurs fois à lâcher mon morceau de bambou pour aller me mettre à l’ombre d’une cabane : « tu verras, si ça mord tu entendras le bambou tomber à l’eau, ensuite il flottera et tu auras le temps d’aller le récupérer », je viens de comprendre jusqu’où l’art de vivre balinais pouvait se décliner. Lorsque j’arrive sous la fameuse cabane, Kadek me tend deux boîtes à chaussures : « tiens, je vous ai préparé votre petit-déjeuner », j’ouvre la première et y trouve une little banana entourée de deux sandwichs à la banane. Je pars ravitailler ma fille avec la seconde boîte.

Kadek n°2 s’occupe d’Alix, il charge hameçon sur hameçon en débitant des sardines pendant qu’Alix pêche dans le premier mètre de profondeur, où elle aperçoit très nettement les « clients » qui se présentent. Visiblement Alix et Kadek sont très organisés : Alix attrape un joli poisson d’aquarium, Kadek le détache et le plonge dans une bassine, Alix le contemple et le trouve tout chouchou, Kadek recharge l’hameçon, Alix réclame la clémence pour son poisson, Kadek approuve en expliquant que celui-là ne se mange pas de toute façon, Alix relance sa ligne et Kadek relâche le poisson le plus doucement possible, ses gestes sûrs évoquant mes séries d’enfance, entre Daktari, Flipper le dauphin et Urgences. Bien entendu le poisson, sitôt frétillant, s’empresse d’aller retenter sa chance du côté d’Alix. Le « cycle de la survie » durera une bonne heure, à l’issue de laquelle seuls 4 poissons seront considérés éligibles à la soupe balinaise.

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Alix tient précieusement notre pêche du jour

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Vers 8 heures, le soleil tape déjà dur, nous décidons d’en rester là. Le personnel de la ferme ne va pas tarder à envahir les lieux. Nous retournons à terre et gagnons l’habitation des parents de Kadek, à 3 minutes de scooter. Nous faisons la connaissance de sa maman prénommée… Kadek, et de son papa prénommé… Made, un original pensons-nous. En fait les prénoms balinais, en général mixtes, restent attachés au système des castes autant qu’à l’ordre des naissances : chez les Sudra (paysans) le premier enfant s’appelle Putu ou Wayan, le second Kadek ou Made, le troisième Komang ou Nyoman et le quatrième Ketut. Au delà, on repart au début, ce qui donne plusieurs enfants avec le même prénom dans les grandes fratries. Quant à notre chauffeur de la semaine dernière, prénommé Agung, il s’agirait d’un second enfant de la caste des Sadria (guerriers et famille royale).

Alix et moi sommes accueillis avec de large sourires, profusion de thé et gâteaux maison. Nous attaquons notre deuxième petit-déjeuner. Quelques minutes plus tard Elsa et Valentin nous rejoignent. Le cours de cuisine commence : accras à base de pâte de maïs, piment et épices, barres de maïs frites, la fameuse soupe de poissons ainsi que nouilles, riz et poisson grillé. Kadek-mère broie tous ses ingrédients à l’aide d’un pilon en pierre : ail, oignons, gingembre, autres légumes inconnus et forts goûtus. Elle verse de l’huile dans son wok, et tend l’ustensile de touille à Elsa, qui gérera la cuisson de l’ensemble. Les légumes broyés sont versés dans l’huile, suivis de diverses pâtes pimentées stockées en dosettes sous vide et éventrées d’un expert coup de couteau. Rapidement une grande casserole d’eau est ajoutée, plusieurs herbes aromatiques s’approchant de la menthe et du basilic, et enfin les « bas morceaux » de poisson, têtes et queues incluses. Les autres morceaux seront grillés à part et réservés aux enfants. Kadek mère et fils s’accordent sur l’assaisonnement final à grand renfort de sel balinais, dont j’ai d’ailleurs hâte de découvrir le mode de production.

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La soupe est prête, la natte est dressée sous l’auvent où toute la famille dépose les plats concoctés. Chacun de nous se trouve très généreusement servi, la soupe embaume, arrache un peu mais se laisse définitivement avaler jusqu’à la dernière goutte et la dernière arête, un délice. Il est 9h30 du mat’, je suis assis en tailleur sur une natte et termine mon troisième petit-dej’ de la matinée, de loin le plus consistant. Malgré tout, la Kadek Family nous considère fortement sous-alimentés. Un doggy-bag de compétition se prépare sous nos yeux, si jamais nous avions un petit creux en attendant le déjeuner. Elsa m’expliquera qu’à Bali la nourriture est préparée chaque matin et stockée dans une vitrine ou sous une cloche, où chaque membre de la famille se sert selon ses besoins tout au long de la journée. Après ce repas très copieux, tout le monde débarrasse et se rassoit pour bavarder. Kadek part dans sa chambre ramener un souvenir, qu’il offre à Alix. Il s’agit d’une sculpture en soufre rapporté du volcan Ijen, aperçu le matin même au loin, sur l’île de Java. Les porteurs de soufre y sont célèbres, ils remontent une à deux fois par jour plus de 70 kg extraits au fond du cratère, à dos d’homme, pour environ 1000 roupies du kilo (75 kg rapporte donc 5 €). Comparé au niveau de vie local, cette activité rend riche aussi sûrement qu’elle détruit les poumons de ces travailleurs, sans compter les risques d’éruption omniprésents.

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Kadek et sa mère nous emmène ensuite visiter son grand frère (Putu, donc, pour ceux qui suivent) qui réside non loin de là. Nous enjambons de maigres barrières, traversons un champ de maïs, nourrissons une vache et son veau attachés sous un abri, puis atteignons notre but.

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La maison de Putu s’organise comme beaucoup d’autres autour d’un puits, d’un bâtiment cuisine-salle de bains et d’une habitation principale avec auvent et coin repas à l’extérieur. Tout autour, le sol en terre battue accueille quelques animaux domestiques, surtout des poules, parfois un chat famélique, les chiens sont moins fréquents et plutôt du genre errant. C’est ainsi, ici le meilleur ami de l’homme, c’est la poule. La femme de Putu et son plus jeune fils nous accueillent, la grande soeur est à l’école et Putu au travail. Difficile de s’entendre discuter, car une truie attachée dans la cour a pris Elsa en grippe et lui hurle frénétiquement le résultat de 4+4 jusqu’à ce qu’elle recule à bonne distance. Derrière madame-truie, 11 petits porcelets, aussi noirs que leur mère et pas plus gros qu’un chiot, se blottissent les uns contre les autres. Alix pousse de petits cris attendris qui s’ajoutent au stress ambiant. Kadek nous explique que la truie a vraiment trop peur qu’on lui mange ses petits. Elsa doit avoir les dents plus blanches que la moyenne pour l’impressionner autant. En même temps, cette truie n’a pas complètement tort. Dans l’enclos d’à côté une jeune femelle attends nonchalamment le 23 mars et l’anniversaire de Kadek pour faire des tours de manège au dessus du feu. Nous prenons congés, avec la perspective de nous retrouver pour cette fameuse fête dans quelques jours.

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Sur le retour nous passons devant la maison d’une voisine, qui chante et berce deux jumelles de 18 mois, couchées dans deux petits hamacs. Kadek nous explique qu’elles sont malades et reviennent à l’instant d’une consultation, il nous propose – si nous le pouvons – de faire une offrande aux bébés pour aider à couvrir leurs dépenses de santé. Alix tend un billet et la maman (la grand-mère en fait, mais nous ne le saurons que plus tard), toute émue, lève l’une de ses filles pour lui déposer le billet dans sa main. Nous souhaitons bonne guérison aux jumelles, après que Kadek nous a rassurés sur leur état, elles devraient être sur pieds d’ici 3 jours.

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Au moment de repartir, Kadek nous fait contourner sa maison et visiter son temple. 3 autels accueillent les offrandes de la famille, tandis que le chat a élu domicile dans la partie la plus élevée. La famille entière est fière de son ouvrage, beaucoup de maçonnerie et de coeur pour s’attirer les bonnes grâces de la destinée. Nous choisissons ce lieu pour notre séance photo collective.

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Nous saluons les parents ainsi que Kadek n°2, embarquons notre doggy-bag et montons sur deux scooters, Kadek et nos enfants d’une part, Elsa et moi sur l’autre.

De retour à la guesthouse, nous enchaînons piscine et longue sieste, notre appétit se trouve légèrement détraqué. Elsa et les enfants ne manqueront cependant pas la liquidation du doggy-bag au cours de la journée. Nous alternerons piscine et devoirs scolaires jusqu’au diner, avant de nous coucher avec nos amies les poules.

Posted in ...des parents, Bali, Indonésie, Pemuteran.

17 Comments

  1. je ne retrouve pas le blog du 24 mars,mais c’etait pour dire ce message.
    aussi lojn que tu sois nous venons te souhaiter un BON ANNIVERSAIRE.
    Aline,Hugo,Pascal,Valerie,Audrey,Peter,Lise,Marlon,Nanou.
    Laisse couler le champagne à flot pour vous rafraichir.
    bisous à toute la famille.

    • Ouh la Hugo, pas de champagne ici, mais de l’arak, un vin de palme qui arrache ! Merci à vous les petits flamands, nous pensons fort à vous… Gros bisous

  2. C ‘est une très belle rencontre, toute la famille respire la gentillesse et la simplicité, cela restera un moment fort pour vous. Alix a raison les bébés cochons sont « chouchou » alors cocorico … plein de bisous

    • Oh oui ma Béa, c’était un moment dingue. La mère de Kadek ne connaît que 2 mots d’anglais : hello et thank you, nous communiquions par mimes, avec les yeux, les sourires, des onomatopées… Elle m’a accueilli dans sa petite cuisine, aussi modeste que rutilante, c’était vraiment génial!

  3. Coucou le pêcheurs! Bravo à Alix qui, non seulement est une grande masseuse mais semble être aussi une excellente pêcheuse. Son avenir est assuré! Bientôt, nous verrons fleurir un peu partout: « Établissements Lilix, massages, pêche et massages pêchus ». Elle fera fortune cette petite.
    Bravo aussi à la cuisinière Elsa, la pauvre mère de la précédente, qui devient une spécialiste de l’art culinaire balinais.
    Nous vous embrassons bien fort!!!

    • Elsa épice autant sa cuisine que ses récits, tout se tient ! Alors si Alix associe aussi ses propres talents, ça devrait marcher c’et sûr !
      Hier soir nous avons fêté l’anniversaire d’Elsa dans un petit resto en bord de plage, avec la pleine lune au dessus de l’eau, un instant magique pour nous 4. Demain nous quittons Amed pour l’île de Gili Meno, 2 km2 de surface (soit 200 ha, spéciale oeillade pour mon fils avec qui nous travaillons dur les mesures d’aires) où nous resterons sans doute 2 jours dans l’espoir de nager près de tortues géantes. Gros bisous, Japon -6 !

  4. Bonjour

    Vous faites un très beau voyage que de choses à nous raconter à votre retour …. et des adresses et informations à donner à Tom et Julie pour leur grand voyage de 2017.
    Maintenant, nous hésitons entre rejoindre Tom à Bali ou au Vietnam.
    Je vous remercie pour la carte postale elle est très jolie et vos petits mots nous ont fait énormément plaisir.
    Nous faisons pleins de bisous à la petite masseuse pêcheuse Alix et à l’aventurier Valentin sans oublier la garde rapprochée.

    • Coucou les Chassin !
      Le choix est simple, si vous aimez la chaleur intense Bali est pour vous, si c’est pour un tourisme plus actif et bigarré, définitivement le Vietnam.
      Mille bises à vous, ainsi qu’à toute votre descendance !

  5. Salut les amis du bout du monde,

    Quelques mots pour souhaiter un bon anniversaire à ma copine Elsa. J’espère que vous avez bien fêté ça et que nous en aurons le récit dans peu de temps.Sachez que toute la famille Batard/Bouchard/Saada vous suit avec plaisir, vous êtes devenus notre feuilleton…J’adore! Éclatez vous encore et encore et ravissez nous avec vos histoires. On vous embrasse tous très fort.

    • Salut copine !!! Heureuse d’avoir de tes nouvelles ! J’espère que tout baigne pour vous. Comme tu peux le constater, pour nous, il y a pire… Ce fut un bel annif, les pieds dans l’eau. J’ai quand même méchamment hâte de te revoir… Je t’embrasse bien fort ainsi que la smala Au grand complet!

  6. Salut les trotters,
    C’est avec beaucoup de retard que nous te souhaitons un joyeux anniversaire Elsa !!
    La raison : Alicia, envieuse de vos coups de soleil lors de votre séance de plongée, a essayé l’eau chaude d’un thé
    Résultat : admise aux enfants brûles au chu de Nantes pour brûlures au 2ème degré, du 20 au 26/03
    Le quotidien : passage matinal d’une masseuse infirmière pour changement des pansements
    PS : beaucoup de peur et d’émotions mais Alicia va désormais beaucoup mieux
    Biz de nous 5

    • Ooooh ! Pauvre chérie, quel souvenir terrible pour elle, j’imagine votre relais permanent à ses côtés pour réduire son stress. Tant mieux si aujourd’hui elle gambade de nouveau, et surtout si sa vie d’avant peut reprendre où elle l’a laissée. Nous pensons fort à vous 5, et longue vie + grosses bises pour Alicia

    • O_o pauvre petite mère… Vous avez dû avoir une trouille bleue ! Il paraît que c’est un accident domestique fréquent. Quoiqu’il en soit je suis heureuse de savoir qu’elle va mieux, même s’il elle risque d’être dégoûtée du thé pour longtemps… Pas trop de séquelles j’espère ? Je pense très, très fort à vous 5, avec une pensée spéciale pour la petite Alicia, et une autre pour la petite maman qui a certainement eut une peur mémorable….. Plein de gros bisous

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