Death Valley – 9 avril

Il est 9 heures du matin. Encore tout ensommeillés et chiffonnés, nous ouvrons les rideaux de notre chambre de motel et contemplons, avec un léger désappointement, la pluie tomber sur la Death Valley. A-t-on de la chance d’assister à ce phénomène rare, ou bien avons-nous la guigne ?

Sans trop nous attarder sur cette question, nous dévorons notre petit-dèj préparé avec les provisions achetées la veille, rempaquetons notre barda, et nous mettons en route vers le pôle visiteurs de la Vallée de la Mort, à une bonne cinquantaine de bornes. Les paysages que nous traversons sont magiques, un désert de caillasses couvert de méchants petits buissons. La vallée s’étend sur des centaines de kilomètres et les montagnes qui la ceignent affichent de fascinantes couleurs par strates : les ocres, les rouges, les gris, les verts éclairent les hauteurs. Les plus hautes cimes culminent à 3368 mètres quand le point le plus bas de la vallée (qui se trouve dans le top 3 des lieux les plus encaissés du monde) atteint 86 mètres sous le niveau de la mer. Les espaces sont tellement vastes que le ciel attire irrésistiblement nos yeux ; les nuages, blancs et gris dans le ciel changeant, font partie intégrante du tableau.

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Nous roulons dans ce décor de rêve en observant le thermomètre faire le yoyo : en quelques kilomètres, on passe de 11 degrés à 30, selon la provenance des vents et l’altitude à laquelle nous nous trouvons. La voiture indiquant la température en degrés Fahrenheit, il nous faut consulter notre Routard pour la convertir en Celsius. Nous apprenons à ce sujet l’origine de cette curieuse mesure étasunienne : en 1724, le physicien allemand Gabriel Fahrenheit crée cette échelle de température qui voit geler l’eau à 32 degrés et bouillir à 212. Pas bien pratique. Étrangement, ce monsieur choisit comme 0 la température la plus basse de sa ville (Dantzig, en Pologne) durant le rude hiver 1709 et comme point haut celle du sang de cheval ! À se demander pourquoi les américains, pourtant si pragmatiques, utilisent encore cette échelle farfelue… En 1742, le suédois Celsius remporte la mise en étalonnant ces deux phénomènes physiques universels sur les chiffres ronds que nous connaissons : à 0 degrés, l’eau gèle et à 100 degrés, elle bout, un point c’est tout. Qu’importe désormais la température du cheval.

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Ricanant sur cette curieuse découverte, nous arrivons au pôle visiteurs de la Death Valley, sans porter attention aux jérémiades de Lilix qui se plaint d’avoir mal au ventre suite à sa lecture du journal de Mickey dans la voiture. Alors que nous traversons le parking pour aller acheter un pass d’accès aux parcs nationaux américains (80$ le pass, sachant que l’entrée de chaque parc coûte 30$), celle-ci vomit sobrement son orange du petit dèj : ah, elle avait vraiment mal au cœur en fait. Sans nous auto-fustiger plus que ça (car à les écouter, les enfants développent alternativement une maladie mortelle chaque jour, alors difficile de démêler le bon grain de l’ivraie), nous lui nettoyons le bec en la cajolant, lui conseillant de réserver ses lectures waltdisniennes aux moments de repos.

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Lilix moins une orange

Pass acheté, en route vers Badwater, le point le plus bas de la vallée, endroit magique s’il en est. A l’origine, il y a fort fort longtemps, le grand nord ouest américain était englouti sous la mer. En se retirant, celle-ci a creusé les reliefs (qui subissaient également la forte activité volcanique du coin) et engendré la Death Valley, le Grand Canyon et d’une manière générale tous les décors dans lesquels John Wayne aimait faire le malin (ceci explique aussi les couleurs variées des montagnes : sédimentation mon amie). Bref, il s’avère que de l’eau de mer subsista un bout de temps dans la « cuvette » naturelle de la vallée, qui en s’évaporant laissa sur le sol une solide couche de sel blanc s’étalant sur des dizaines de kilomètres. Au cœur des montagnes de la Death Valley se trouve donc un aveuglant tapis salin blanc qui reflète la lumière et confère à l’endroit un étrange aspect lunaire. Nous nous promenons un bon moment sur ce drôle de plancher des vaches en observant les cristaux de sel et les montagnes alentours. Il fait plus de 30 degrés et l’horizon trembloie sous l’effet de la chaleur, ça rappelle un peu « La ballade des Dalton », Averell, tais-toi.

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Nous remontons en voiture et faisons quelques kilomètres pour notre balade suivante : the Natural Bridge. Nous voici dans un étroit et vertigineux canyon qui mène à une splendide arche de pierre. Nous prenons connaissance des recommandations d’usage, excitant les enfants qui adorent se faire peur. Par ailleurs, nous apprenons qu’il est formellement interdit de ramasser quoique ce soit dans l’ensemble du parc sous peine d’amende. La politique des parcs nationaux est de laisser autant possible les choses à leur place et la nature faire son œuvre ; chaque événement naturel, même impactant sur l’environnement, a une cause et une conséquence de toute façon bénéfique à long terme. Ainsi, par exemple, si un incendie d’origine non-humaine se déclare, les Rangers laisseront brûler. Cela sera dommageable de prime abord mais finalement « nettoiera » la vallée qui renaîtra de ses cendres plus belle encore. Ce parti pris de laisser la nature s’auto-gérer n’est pas idiot, mais nous sommes aux US : la notion de dessein divin n’est jamais loin, et les amendes menaçant les contrevenants non plus (50$ pour le ramassage de bois mort, 500$ pour les plantes, 1000$ pour le jet de papiers au sol !). La promenade est sympa, nous jouons aux chercheurs d’or, guettons les coyotes et les crotales ; nous ne trouverons rien d’autre que des touristes en bermudas. Le canyon nous offre son ombre mais le vent demeure brûlant ; nous remontons en voiture et éclusons une bouteille d’eau.

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Prière de ne pas importuner les scorpions

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Rapide arrêt dans un restaurant aux allures de saloon, puis route vers notre prochaine balade : Darwin Springs. Nous quittons la voie bitumée pour une longue piste caillouteuse qui s’enfonce dans la vallée et nous arrêtons sur un petit parking. La promenade doit avoisiner les 6 km et consiste à remonter un canyon jusqu’à une belle (et rare) cascade en amont. Pour l’heure, nous voilà dans un vaste espace aride, parsemé de caillasses, de plantes grasses et de cactus plus ou moins fleuris (chaque buisson cachant, selon Valentin, un crotale mangeur d’enfant prêt à mordre, alors fais gaffe Alix, mais t’inquiète je te protège). Sur le versant est du canyon serpente un long tuyau détournant l’eau de la cascade et la convoyant vers un minuscule hameau cramé par le soleil, à quelques kilomètres d’ici, à la sortie du parc. Par endroits le tuyau fuit, faisant éclore du sol un épais tapis de verdure, mini-oasis fleuries.

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Nous nous élançons, happés par ce bel espace sauvage si grand et si propice à l’aventure. Les enfants galopent et jouent, nous suppliant de ramasser bâtons et cailloux pour pimenter leurs jeux ; nous refusons en invoquant le civisme dont nous devons faire preuve, les amendes que nous risquons si jamais un Rangers nous attrape et le fait que les plus proches urgences pédiatriques se trouvent à 5 heures de route. Les enfants râlent : quelle malchance d’avoir des parents aussi nuls !
La balade se poursuit dans la caillasse mais au fil des kilomètres le décor change : la végétation devient de plus en plus dense, de jolis ruisseaux courent çà et là, formant par endroits de petites mares où frétillent des têtards. Les parois du canyon restent toujours aussi arides mais la vie grouille autour de nous. Nous entendons de curieux chants d’oiseaux, apercevons furtivement un kangourou-rat du désert, rions devant un écureuil qui nous observe intrigué. Les ombres s’allongent : la nuit tombe dans une heure environ. Nous enjambons les cours d’eau et les arbres couchés sur le sol, grimpant parfois le long de la falaise accidentée. Au terme de cette aventureuse marche : la cascade, limpide, magnifique. Les enfants se fendent d’un « ouah, trop beau » de pure circonstance et déjà se lancent sur le chemin du retour, bien plus fun.

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Nous regagnons la voiture et quittons la Death Valley, roulant longtemps dans ces grands paysages désolés. Jack Kerouac n’est pas loin… La nuit est tombée, la fatigue nous gagne : nous préférons nous arrêter dans le premier bled qui se présente en quête d’un motel. Welcome to Lone Pine : ses saloons, son club de tir, ses pick-ups poussiéreux, ses quartiers résidentiels peuplés de baraques en bois et d’immobiles mobil-homes, son petit supermarché diffusant du vieux rock et son clodo fou (le vrai de vrai, avec salopette de jean et godillots montants, pilosité hirsute et strabisme divergent ; à notre passage, il ordonnera en hurlant à son chien – bandana rouge en guise de collier – de ne pas nous sourire. « Don’t smile to them !!!« ).
Nous faisons quelques courses et dînons frugalement à notre motel, modeste mais tellement typique, avec sa structure en U autour du parking et sa bible sur la table de chevet. Demain, beaucoup de route nous attend ; nous glissons paisiblement dans le sommeil.

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Posted in ...des parents, Death Valley, USA.

10 Comments

  1. il ne manque que les indiens et la cavalerie….super balade , continuez à nous faire réver bisous de lacanau des bouvier et romain ¨+ sa petite famille

    • Pas encore vu d’indiens mais de magnifiques spécimens de cowboys avec chapeaux et mâchoires carrées de toute beauté. God bless America !

  2. Ce doit être de famille ! Pour nous la Death Valley c’était des températures négatives et de la pluie tout le long 😉

  3. Alors quoi ? Nous n’avons pas le droit aux portraits de cowboys ?
    Bon on ne vous en veut pas, les photos de paysage sont grandioses.
    Mais c’est pour de vrai ? Vous êtes réellement dans toutes ces cartes postales ? Trop top !

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