En ce dimanche, nous sommes réveillés par une douce pluie londonienne qui ruisselle sur les trottoirs (nous dormons la fenêtre ouverte).
Elsa n’est pas au mieux, elle dort à poings fermés. Pourtant nous avons changé d’heure cette nuit, et tout le monde semble avoir écrasé 13 heures de sommeil, sans doute l’accumulation de kilomètres à pied de ces derniers jours aura-t-elle bien entamé nos organismes.
J’expédie les kids en silence à la douche et nous décidons de braver les intempéries pour assister à la relève de la garde de Buckingham. Nous partons tous les 3, parapluie en main, mais finalement nous n’aurons pas à nous en servir de la journée, juste à lui faire visiter Londres et maintenir notre attention au top pour ne pas l’abandonner. Nous traversons Green Park jusqu’aux grilles du palais royal pour prendre place, avec les autres touristes, à ce qui ressemble très fort aux derniers instants précédant la parade de Disney : une avenue toute propre, toute vide, qui tranche avec l’affluence des trottoirs. Nous entendons la fanfare bien avant d’apercevoir les 4 destriers de la police montée qui ouvrent le cortège. Les dadas piaffent en rythme au son des flonflons, c’est assez visuel. Derrière, la nouvelle garde approche en grands manteaux gris et coiffes traditionnelles en poil d’ours. Ça sent le passage en tenue d’hiver, nous les attendions en rouge pardi.
La suite se passe hors de notre vue, au son des ordres militaires beuglés par delà les grilles du palais. Hélas la masse de badauds bien plus matinaux que nous forme un rempart rédhibitoire. Valentin se sacrifie pour permettre à sa sœur d’apercevoir la cérémonie.

Alix nous commente le ballet façon France Culture mais pas trop : « bon bah là y’a un type avec un drapeau qui marche devant les autres en rang d’oignon, il a l’air décidé. Ah bah non il fait demi-tour. Là il a dit « fhshyekgsv ! » (oui, ça on a entendu ma chérie), bon bah là il y a 2 gus avec le sabre sorti qui marchent en rang et en croisent deux autres, habillés pareil, ce doivent être les anciens et les nouveaux. Ils vont faire ça pour tout le régiment ? – Oui bah moi j’ai mal aux épaules, ça suffit. » impose Valentin.
Fin de la retransmission, l’orchestre déroule le générique. Nous détalons soigneusement entre les touristes et les bobbies qui prennent garde à ce que personne ne quitte le trottoir pour empiéter sur la chaussée. Direction Hyde Park pour une balade avec les londoniens en jogging, en poussette ou simplement endimanchés. Ça grouille d’écureuils mignons, Val et Alix, grands amis des bébêtes à poil, sont charmés.
Nous rejoignons Elsa quelques minutes plus tard vers Harrod’s, objectif « brunch du dimanche » ! Après quelques recherches en ligne, nous réservons chez Bill’s, une chaîne d’établissements « so British » dont une table pour 4 s’avère justement disponible, à condition de nous rendre à Baker Street ! Autrement, point de salut parmi les 8 Bill’s de Londres, c’est complet partout.
De retour sur les traces de Sherlock et Watson, nous repérons rapidement le restau en question, il y a du monde qui fait la queue. Réservation en poche, nous pénétrons dans les lieux où règne un gentil brouhaha du dimanche, bruit mol de la fourchette découpant les pancakes, petit doigt levé en portant la tasse de thé à la bouche, odeur de bacon, défilé de serveurs aux plateaux garnis d’assiettes gourmandes.

Nous commandons modestement 4 Bill’s big brunches, parce que tout de même, il fait faim depuis le fish&chips de Ben, la veille.

Parce qu’on ne saurait finir un bon brunch sans une touche sucrée, nous partageons les pancakes d’Halloween. 5 pancakes pour 4, petit court de maths ? Pas le temps.


Nous remercions Bill et regagnons le métro, avide d’équilibrer ce solide apport nutritif par une belle dose de nourriture culturelle bien sûr. Cet aprem, c’est Tate Modern. Le bâtiment se dresse devant la Tamise, occupant l’ancienne centrale électrique de la capitale, à laquelle une tour moderne a été adjointe pour multiplier les lieux d’exposition.

Prévoyant, ce musée d’art moderne n’occupe encore que la moitié des surfaces disponibles. Nous nous concentrons sur la collection permanente.

Nous n’avons pas compris grand chose, tantôt la géographie, tantôt l’époque, tantôt les collectifs d’artistes, tantôt le style… les salles et les œuvres s’enchevêtrent et nous naviguons à vue ou à l’oreille puisque la spécialité du coin semble être le dispositif sonore strident qui nous cueille brutalement au détour d’un couloir.

Pas de grand « ouah », quelques ricanements devant certaines œuvres soulignant notre inculture évidente, Elsa conclura en grande prêtresse de l’histoire de l’art : « je n’ai pas de mots, je pense que tout cela va au delà des mots. Je n’ai pas pris de photo parce que je pense que ces chefs-d’œuvre, avant tout, il faut les ressentir, ah oui oui oui ! ». Éclat de rire général, nous sortons tous guillerets au bout d’une heure et demi d’expériences variées, heureux de retrouver l’air frais.
Nous plongeons de nouveau dans le métro, en direction de notre auberge de jeunesse. Les kids en ont plein les pieds, ils veulent absolument prendre le temps d’échanger avec leurs potes ou de mettre leur cerveau en veille. S’ensuivent quelques clichés sympa de cette agonie adolescente…



Vers 20h, les dents creuses d’Alix et Val sonnent la charge, je propose à Elsa de ressortir les nourrir tandis que le brunch de Bill semble largement lui suffire pour aujourd’hui. A cette heure-ci les opportunités sont rares. J’ai repéré un Wagamama à proximité, lequel ne ferme qu’à 22h. Ouf. C’est une chaîne de restaurants d’inspiration japonaise, ambiance soupes, nouilles, gyozas et autres tempuras. Le menu s’avère très visuel et les enfants scotchent sur une photo de soupe composée de plein de trucs appétissants. Lors de la commande, ils glissent leurs instructions à la serveuse : « this soup, please, but without chilli and without coriander ». La serveuse tique, si on retire le piment (chilli) la soupe n’a plus trop d’intérêt, autant choisir une autre recette. Plutôt crever que de manger un truc visuellement différent ! A ma grande surprise, Sylvain et Sylvette acquiescent et valident la version pimentée de cette soupe et ses Gyozas au poulet. Par contre ils insistent pour le retrait de la coriandre. Donc c’est parti pour une commande de 3 bols identiques, dont 2 sans coriandre. Valentin se charge les boissons : une eau gazeuse pour son père et 2 « tropicals » (des sortes de jus de fruits, là aussi avantageusement mis en image sur le menu).
2 minutes plus tard nos boissons arrivent : mon eau gazeuse et… 2 Coca-Cola. Silence de mort. Honte partagée. On laisse faire puis on se marre. Valentin en conclut qu’il ne sait pas prononcer « tropical » et s’en amuse en s’enfilant son coca.
10 minutes plus tard, la serveuse s’approche en se tortillant les mains, confuse : « nous n’avons plus suffisamment de gyozas au poulet pour faire 3 bols, mais seulement 2. L’un de vous accepterait-il de changer de gyozas ? J’opte pour le porc.
5 minutes plus tard le gérant débarque et s’assoit avec nous, la mine grave : « écoutez les gars, je suis profondément désolé, nous n’avons plus assez de gyozas que pour un seul bol au poulet, vraiment c’est la tuile ce soir, nous sommes débordés par les commandes de gyozas etc. ». Ne voulant pas faire pleurer le gérant nous optons pour un deuxième bol au porc, tout en hallucinant sur cette attention délicate envers nos papilles, le concept du « client-roi » nous donne l’occasion de bavarder.
5 minutes plus tard la serveuse revient, silencieuse, avec un bol au porc pour Val et un bol au poulet pour Alix. Visuellement, c’est exactement comme sur le menu. Par contre on se rend tout de suite compte que le piment n’a pas fait le voyage pour rien ! Valentin attaque et change rapidement de couleur.

Alix, prudente, sépare le piment du reste et vivra un dîner moins extrême, ca ne l’empêchera pas de se taper joyeusement toute la coriandre car oui, on l’avait oubliée celle-là, mais c’est bien dans le bol au poulet survivant qu’elle a échoué. Comme quoi le piment ça permet vraiment de tout faire passer.
Je patiente gentiment, car point de soupe pour moi. Les enfants mangent relativement lentement, ceci dit. Valentin disparaît de la conversation après chaque bouchée.
C’est là que le gérant reparaît, avec la mine du type qui compte aller se pendre : « on a oublié votre soupe, hein ? – en effet. – Je suis très triste, tellement désolé. Je vous offre vos boissons, que puis-je faire pour vous ? – Apportez-nous des verres d’eau ! » dis-je en connaisseur de la teinte de peau habituelle de mes enfants. Le gérant disparaît pour revenir quelques minutes plus tard avec un bol d’Edamame, les petits flageolets japonais qu’on écosse à l’apéro. Les kids sont charmés par le geste mais auraient préféré de l’eau, clairement. Les verres arriveront au tour suivant. Ma soupe ne tardera plus beaucoup.
A l’heure du dessert, nous anticipons un nouveau sketch. De toute façon la serveuse ne s’approche plus de notre table maudite et fait exprès de ne jamais regarder vers nous. Nous finissons par la héler tandis qu’elle passe en nous tournant le dos. Commande de dessert, un cheesecake au yuzu pour Alix, la serveuse se liquéfie… « nous… n’en avons plus ». Je pointe mon doigt sur le dessert du moment, histoire de maximiser nos chances : 3 moshis glacés. « Et ce dessert-là, vous l’avez ? – oui, bien sûr » répond-elle avec une assurance qui sonne bizarre. Elle s’éclipse, sa collègue revient avec la note, elle veut encaisser, nous dégager et fermer. Bon, bah le dessert sera offert, lui aussi. Les moshis débarquent, Alix se frotte les mains, je goûte et m’esclaffe « ils sont infâmes ces moshis », Alix se risque et conclut : « je n’ai jamais goûté le liquide de la prise anti-moustique, mais je parie que ça a ce goût-là. Grosse rigolade. Nous sortons très joyeux de cette aventure.
Retour au bercail, Elsa se fait narrer l’affaire par deux surexcités surpimentés, puis nous nous préparons en vue du départ du lendemain.