Nuit réparatrice bien que ponctuée de mille bruits parasites : murmure lancinant du frigo pourtant vide (note pour plus tard : penser à débrancher ce truc), fracas d’un camion benne se garant au pied de notre fenêtre pour quelque travail de ravalement (la façade de notre auberge de jeunesse est recouverte d’échafaudages), roucoulements étranges des pigeons londoniens, sont chelous ces piafs.
Matthieu et moi nous levons sans bruit car Pincemi et Pincemoi dorment encore et, une douche plus tard, nous voilà dans la rue déjà bien animée à la recherche du café qui achèvera de nous réveiller. Hallelujah Gloria : le Starbucks le plus proche est à 2 minutes à pied de notre piaule, nos kawas nous brûlent au 8eme degré la langue (the tongue en anglais, absolument), mais dieu que c’est bon. Rapide tour d’horizon de la situation : nous devons gérer les cartes de métro, la carte de paiement/retrait d’espèces spéciale qui nous permettra de payer nos emplettes sans engraisser ces sales enfoir… ces petits coquinous de banquiers à grands coups de commissions confinant au racket de plus crasse, et nous présenter pour 13h à la Tower of London pour une visite du bouzin. Après, on avisera.
Retour au bercail, où Alix et Val se sont réveillés et partiellement habillés et lavés. Nous les enjoignons à terminer ablutions et mises en beauté fissa fissa tout en faisant un point météo : soleil/nuage/ni chaud/ni froid/ risque d’averse/mais peut-être pas ; ok, on est bien en Angleterre. Parés à toute éventualité, nous nous élançons direction le métro, où nous investissons dans des cartes de transport valables le temps de notre séjour. Coût de l’opération : 150 Livres, une fortune, les transports sont ultra chers ici, comme l’ensemble de la vie d’ailleurs. Détail amusant : c’est la RATP qui gère le réseau de bus londonien, c’est drôle de voir le French logo au cul des bus rouges à étage.

Le métro nous crache aux abords de la Tour de Londres, cette forteresse/prison/palais jalousement gardée par des hallebardiers en jupettes de toute beauté. Il est midi, les ventres vides depuis la veille gargouillent ; nous nous installons dans un Prêt-à-manger, une chaîne de sandwich fort commune dans le coin. La consigne est claire : se remplir le bide en bonne et due forme parce que le prochain repas sera le dîner ; vu les tarots locaux on ne fera que 2 repas par jour. 60 Livres les sandwichs, oh my gosh. Certes, c’est frais et plutôt goûtu, mais quand même ça pique. Valentin, ayant pris la consigne très au sérieux, a commandé plus qu’il ne pouvait manger ; on promènera un sandwich au canard dans toute la Tower of London (combien de sandwichs au canard peuvent se targuer d’avoir vu les joyaux de la Couronne ?). Pour la petite histoire, la balade du sandwich au canard prendra fin vers 16h, quand notre ado se découvrira subitement une dent creuse.

Nous rentrons dans l’immense domaine de la Tower. Plusieurs bâtiments composent l’ensemble ; tout cela est ceint d’un chemin de garde depuis lequel on peut admirer la Tamise et le Tower Bridge. Nous flânons en devisant plus ou moins intelligemment, l’ambiance est détendue et débonnaire, le soleil joue à cache-cache derrière de gros cumulus blancs et joufflus… C’est très agréable. Nous croisons souvent des Beefeaters, ces gardes (hommes ou femmes) parés de leur tenues typiques, dont le rôle est de veiller à la bonne tenue et à la sécurité du site. Ces joyeux lurons ne sont pas, nous apprend Matthieu, l’équivalent de Dingo et du Capitaine Crochet à Eurodisney. Non : ce sont les fiers représentants d’un ordre militaire spécialement conçu pour la Tour de Londres, ils touchent une solde pour cela et vivent même en famille dans l’enceinte du site. Ils en détiennent les clés, et ouvrent et ferment la lourde lors d’une cérémonie aussi protocolaire qu’alambiquée.

Nous jetterons un œil aux fameux corbeaux, gardiens symboliques de la Tour, visiblement bien nourris puisqu’aussi gros que des poneys.

Les visites des bâtiments s’enchaînent, découvrant curiosités et œuvres historiques. C’est très agréable mais les infrastructures manquent un peu de panache, dans le sens où les fils électriques pendouillent, les panonceaux pédagogiques ou ludiques ne valent pas tripette, les murs s’effritent, l’envers des décors s’offrent aux regards curieux.


Le temps fort de la Tower reste bien évidemment l’expo dévolue aux joyaux de la Couronne – compter une bonne heure de queue. Sceptres, tiares, orbes, épées, services de table, et bien sûr couronnes montées sur leur joli pourtour d’hermine, le tout en or massif et lourdement incrusté de cailloux dont les éclats éblouissent nos yeux de gueux : quel scintillant spectacle ! Les pièces les plus magistrales reposent dans une vitrine toute en longueur que longent deux tapis roulants. Nous les empruntons plusieurs fois en poussant des ah et des oh, écarquillant les quinquets devant les diamants gros comme des œufs de poule (le plus gros, niché au sommet d’un sceptre, compte quand même plus de 500 carats), les rivières de perles, les rubis saphirs émeraudes taillés avec une émouvante minutie, les couronnes pesant jusqu’à 2,5 kg, paye ton torticolis de luxe.
Les services de table, dont chaque pièce est d’or massif, valent leurs pesants de cacahuètes aussi : on peut aisément prendre un bain dans le bol à punch.

Nous passons la lourde porte blindée de la sortie (une vraie porte de coffre-fort, un bon mètre d’épaisseur) en ricanant sur tout ce faste insolent et en nous interrogeant sur son montant astronomique ; Google nous apprendra que la seule couronne d’Elisabeth va chercher dans les 4 millions d’euros, ah ouais quand même. Nous quittons la Tower en songeant qu’avec une seule des petites cuillers à sel que nous avons admiré on pouvait acheter une deuxième maison dans le Poitou, puis allons nous poser dans un bruit mol sur un banc face au Tower Bridge : on en a plein les pattes.

On synchronise les montres : il est 16 heures passées, on a quand même encore la patate, keskonfait ? Je propose d’aller nous promener dans le quartier de Camden, qui s’annonce assez rigolo. Berceau du mouvement punk, aujourd’hui bien touristique mais encore très funky et alternatif : ça peut le faire. Hop un coup de métro, et nous nous retrouvons tous sourire sur le trottoir d’une rue animée et joyeuse où hippies, punks, hipsters et touristes qui s’y croient se croisent entre deux boutiques déjantées.


Nous errons dans les friperies et boutiques de créateurs, en écoutant Alix et Val déblatérer sur leurs conceptions respectives du cool et du fun : trop hype cette veste, j’adore les cheveux de cette punk mais sérieux j’oserais jamais, tu crois que ça m’irait bien cette coupe de pantalon, et Lilix jette la première le pavé dans la mare : maman je me ferais bien percer le nez. Mon “non” fuse avant même sa phrase terminée, mais en entendant le Val rebondir en mode ah ouais moi je me ferais bien percer l’oreille, ma maternelle intransigeance vacille et j’interroge Matthieu des yeux. Ce dernier, pourtant peu adepte de la modification corporelle, opine du chef ; puisque nous sommes dans un quartier londonien sympathiquement déjanté et que de toute manière Pimprenelle et Nicolas ne lâcheront pas le morceau, alors c’est d’accord. Nous leur annonçons la détonnante nouvelle alors que nous sommes attablés à la terrasse d’un pub (Matthieu a commandé une pinte de Guinness, il la finira en enchaînant joyeusement jeux de mots et contrepèteries) ; les enfants sont aux anges, ils vont pouvoir se faire percer !!! En sirotant, on se rencarde sur un salon sérieux, l’un des mieux notés est à moins de 100 mètres et son nom nous séduit de suite : « Boys don’t cry ».
Nous entrons dans le salon, cliniquement propre et décoré avec goût. Une jeune fille tatouée nous accueille au comptoir. Comme beaucoup d’anglaises elle porte d’énormes faux cils qui lui alourdissent le regard ; je ne suis pas fan de cette tendance de l’œil poilu, je trouve que ca donne un air torve, enfin bref. La demoiselle nous informe que Valentin va pouvoir se faire trouer l’oreille sans problème, mais que le nez d’Alix restera vierge de toute breloque : la législation anglaise ne rigole pas avec ça, pas avant 16 ans. Alix se met illico à bouder tandis que Val s’installe dans le cabinet du perceur, un gars sympathique qui nous met tout de suite à l’aise. Il s’accorde avec Val sur l’emplacement de la future boucle, dégaine son matériel stérilisé, et hop, poinçonne l’oreille du Vava qui subit l’épreuve sans ciller. Le résultat est top : ça lui va super bien, nous sommes tous unanimes là-dessus, même la Lilix qui interrompt brièvement sa bouderie pour féliciter son frangin.


Nous sortons du salon et nous perdons dans de labyrinthiques galeries commerçantes regorgeant de boutiques toutes plus allumées les unes que les autres. Il y en a pour tous les goûts : gothique, baba cool, excentrique British, bouddhiste, rockabilly ou punk ; de la fringue, de l’accessoire, des bijoux, de la maroquinerie, du make up, des restos, et bien sûr des pubs qui se remplissent bien vite.


La nuit est tombée, nous en avons plein les bottes et commençons à avoir faim. Nous nous installons dans un fast-food Wendy’s (depuis notre voyage aux US, on aime bien cette enseigne), après avoir acheté des faux ongles à Alix – qui du coup ne boude plus mais galère à manger son burger avec ses jolis ongles bien trop longs.



Il est encore tôt mais il se fait tard pour nos jambes fatiguées ; on amorce gentiment le retour en nous arrêtant devant un concert de rue.

Arrêt minute à la station de Baker Street, juste pour la photo hommage à Sherlock Holmes (Matthieu et moi menons l’enquête), puis arrivée à l’auberge de jeunesse, où nous nous couchons bien vite, en oubliant bien sûr de débrancher le frigo.
