Route 66 – 21 et 22 avril

Après une trop courte nuit, le réveil dans notre chambre vegassienne est très, très, difficile. L’adage qui dit que ce qui se passe à Vegas reste à Vegas est faux : il y a fort à parier que notre magnifique gueule de bois nous accompagne bien au-delà des frontières du Nevada. Les enfants, eux, vont très bien, merci.

Très lentement, nous réunissons nos affaires et notre motivation et, planqués derrière nos lunettes de soleil et évitant les miroirs, nous mettons en quête d’une laverie et d’un resto. Nous déjeunons dans un fast-food (le Wendy’s, miam) qui nous offre un de nos cinq fruits et légumes quotidiens (les lamelles de pickles coincés entre le cheddar et le bacon, pour être exact), puis allons regarder d’un œil torve notre linge tourner dans la machine tandis qu’Alix et Val travaillent leur production d’écrit.

Ragaillardis par ce bon repas et la contemplation des chaussettes tournoyantes, nous nous faisons violence et prenons la route. Un long trajet de deux jours nous attend ; nous devons quitter le Nevada, traverser l’Arizona et une partie de l’Utah.

Nous atteignons rapidement la frontière Nevada-Arizona matérialisée ici par le célèbre barrage Hoover. Malgré la chaleur nous sortons nous balader sur ce vertigineux édifice qui retient en un grand lac la rivière Colorado. En contrebas, une impressionnante centrale hydroélectrique s’active pour nourrir en électricité une bonne partie de la Californie, du Nevada et de l’Arizona. Sur les parois rocheuses du lac s’imprime en blanc l’ancien niveau de l’eau, qui a baissé de près de 20 mètres en moins de 30 ans. La faute, notamment, à la gourmande Vegas, qui a besoin de beaucoup de jus et d’eau pour faire luire jusque dans la stratosphère le rêve américain. Cette débauche d’énergie vaine au détriment de la nature met mal à l’aise : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… Les panneaux « pray for rain« , plantés plus loin sur le bord de la route, en disent plus long encore sur l’absurde rapport à l’écologie (et à la religion…) qu’entretiennent nos amis ricains.

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Les bornes défilent sous nos roues. Les paysages prennent orgueilleusement leurs aises, tant la ligne d’horizon est lointaine. Nous voilà en plein Far West ; nous traversons quelques réserves d’indiens désolées. Quelques bikers agrippés à leur Harley nous doublent, barbe au vent et moucherons sur les Ray Ban ; pas de doute, elle approche… La mythique route 66 !

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Nous l’enquillons alors que le soleil se couche dans notre dos. L’instant est magique… Les ranchs et autres bars de Hell’s Angels déploient leurs ombres magistrales dans le couchant. Le désert flambe autour de nous, parsemé de buissons rabougris et de baraques en bois abandonnées. Nous ne sommes plus les Bourmentier en goguette, boudinés dans du Quetchua et sagement ceinturés dans notre Hyundai de location, non. Nous sommes de fiers et ombrageux cowboys, cavalant à cru sur des chevaux apaches, bandanas dans les cheveux, born to be wild. Au loin la lune, énorme et pleine, surplombe les montagnes rouges. Nous sommes les rebelles du désert, les enfants de l’Amérique. On s’y croit complètement, c’est génial.

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Nous nous arrêtons dans un resto très couleur locale où dînent voyageurs et gens du cru, entourés d’impressionnants trophées de chasse empaillés. La viande est fondante, la frite maison et le haricot rouge prometteur. Autour de nous ça rigole et trinque à la Bud’ dans un impressionnant niveau sonore, ambiance chaleureuse nimbée de la légendaire délicatesse feutrée américaine.

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Nous reprenons notre chemin sur la Mother Road (le surnom de la route 66) et, une soixantaine de miles plus loin, atteignons la petite ville de Williams, au nord de Phoenix. Matthieu et moi nous étions déjà arrêtés, lors de notre dernière virée yankee, au motel The Westerner. Nous en gardions un souvenir plaisant, car l’endroit est typique du grand ouest américain : déco 70’s, meubles en bois massif, poussière rouge, dessus-de-lit ayant connu des vertes et des pas mûres. Un subtil mélange de western, de road movie et de glauque sauce David Lynch : j’adore.

Les pancakes du petit dèj, le lendemain matin, nous mettent de fort bonne humeur ; c’est magique les pancakes ! Nous remontons en voiture et taillons la route, nous enivrant encore et toujours des paysages. Parfois, nous longeons d’interminables voies ferrées où se traînent d’interminables trains. Ces derniers, aux US, fonctionnent au diesel (!) et charrient des centaines de containers : le spectacle est impressionnant.

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A l’arrière de la voiture, Jonathan et Jennifer s’agitent et se pouillent ; ça fait beaucoup de voiture pour eux, et les paysages ça va bien cinq minutes. Nous nous arrêtons donc dans un parc national, le Sunset Crater Volcano National Monument, non loin de la ville de rednecks Flagstaff. La région ayant un passé sismique mouvementé (les dernières éruptions datent du XIIème siècle), le paysage conserve les traces du cataclysme avec d’impressionnantes coulées de lave. Tandis que Lilix galope dans la cendre magmatique, pourchassant zécureuils zé zoizos, Val, le sourcil docte, nous abreuve de sa science volcanique (il s’y connaît car il a fait des exposés dessus à l’école, je te ferais dire). Bref, cette petite balade de deux kilomètres nous fait à tous beaucoup de bien.

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Plus loin, arrêt au Wukoki Pueblo, en plein territoire indien. Cette relique d’habitation de pierre rouge posée sur cette butte rouge dans un désert strié de canyons rouges offre l’occasion aux parents de se cultiver et aux enfants de galoper en soulevant des tas de poussière (bleue ? Non, rouge). Break salutaire car très vite, nous reprenons la route 89, qui semble s’étirer infiniment dans le désert.

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Quelques centaines de bornes plus loin, nous arrivons au superbe parc de Monument Valley, en plein territoire Navajo ; ces derniers habitent encore la vallée, respectant les us et coutumes ancestraux autant que faire se peut, et vivent du tourisme, de la vente d’objets artisanaux et de l’élevage de moutons.

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Pas rancuniers les Navajos, ils vendent aussi des chapeaux de cow-boys

Ce parc se sillonne essentiellement en voiture, sur des pistes caillouteuses. La vue est à couper le souffle, nous écarquillons les yeux derrière nos fenêtres, nous sentant petites fourmis. Et puis nous sortons de la voiture, garée en haut d’un overlook point… Nous voilà, véritablement, dans le décor de Lucky Luke ; les imposantes mesas (montagnes plus larges que hautes) et les majestueuses buttes (plus hautes que larges) parsèment la vallée. Les pitons rocheux qui avoisinent parfois les 400 mètres déploient une large palette de chaudes couleurs incroyables, du rose au violet.

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Dans le soleil couchant nous nous régalons de ces panoramas, énumérant les noms cocasses de chacun de ces monuments de pierre : The Mittens (les moufles), The Three Sisters, The Thumb (le pouce), Éléphant Butte, Totem Pole, John Ford Point… L’ombre des mesas dévore peu à peu la vallée, les clairs obscurs jouent le rouge et le noir. La fraîcheur tombe doucement sur le désert, les derniers touristes sont partis. Nous voilà seuls sur notre caillou rouge, talonné par un grand cabot qui doit appartenir à la famille d’indiens qui habite la cahute là bas, au bout de la piste fermée au public.

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Le silence est assourdissant, entre chien et loup… Songeurs, nous reprenons la piste accidentée, passant devant des hogans (habitations navajos traditionnelles), et quittons le parc à la lueur de la lune.

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Et, encore, les kilomètres défilent.

Stop dans un diner isolé de Mexican Hat, un bled paumé où l’on joue au billard vêtu d’une chemise à carreaux. Nous n’avons pas déjeuné, seulement grignoté un peu dans l’après-midi. Les pancakes du matin (mmmmmh, pancakes) sont loin maintenant, alors à table nom d’une frite ! Matthieu, emporté par sa virile fringale, commande sans se méfier un « Navajo taco« . On lui servira un monstrueux plat de fayots sauce bison posé façon bouse sur une épaisse pâte à pizza ; dépité, il s’en tapera tout de même les deux tiers ; la soirée s’annonce torride.

Alourdis par ce roboratif gueuleton, nous remontons dans cette voiture qui commence à nous sortir par les oreilles, et arrivons tard à notre nouveau motel, difficilement localisable dans la bien belle ville de Blanding car l’enseigne lumineuse est cassée. Notre boussole interne nous guidera tout de même rapidement à l’accueil du motel, et de là à notre plumard, parce que le grand ouest en Hyundai, ça crève.

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Posted in ...des parents, Route 66, USA.

2 Comments

  1. Magnifique! Le silence devait être intense…et vous faites plutot bien les tom raider! Profitez bien de ces derniers jours .

    Bises les amis

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