Cham, massage, biafine et Kit Kat – 23 février

La perspective de cette 2ème journée d’école pour les enfants, de liberté provisoire pour les parents, ravissant tout le monde, il est facile pour chacun de se lever et de se préparer dans la bonne humeur. Tellement dans la bonne humeur qu’à force de faire les imbéciles à danser, chanter, faire les clowns nous manquons d’arriver en retard.

Tout est bien qui finit bien : à 7h45 les banh mí sont dévorés, le jus de mangue fraîche éclusé (nom d’un chien ce que le petit dèj vietnamien va nous manquer…), les enfants sont coiffés-lavés et jouent avec leurs nouveaux meilleurs amis en attendant d’intégrer la classe francophone de Nellie, qui compte 6 ou 7 petits élèves. Ciao les chouchous, soyez sages travaillez bien. Et nous voilà dehors.

Après exécution de notre petite danse de la joie rituelle, nous abordons un taximan, curieusement occupé à épousseter son tacot au plumeau. L’homme nous conduit sur le site sacré de Po Nagar, où se dressent 4 tours Cham vieilles de plus de 1300 ans. La communauté Cham est une minorité ethnique s’étendant au centre et au sud du pays, comptant autrefois une population nombreuse dotée de sa propre langue, culture, appréhension du Bouddhisme, et régie par son propre système politique (le 1er empereur Cham régna au VIII ème siecle après JC). Le peuple Cham fut allègrement massacré par les Vietnamiens, les Chinois, les Khmers et un peu tout le monde, ses trésors furent pillés, les survivants éparpillés çà et là. Les Cham d’aujourd’hui sont donc peu nombreux, mais viennent toujours se recueillir sur ce site magnifique.

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Nous arrivons tôt ; l’endroit est encore assez désert pour que nous nous imprégnons de la magie du lieu. Nous pénétrons dans la plus grande des tours. L’encens qui s’y consume tourne la tête ; le noir de fumée a, depuis des siècles, couvert les murs et les plafonds de suie. Il fait noir comme dans une tombe ; on ne distingue pas le plafond de cette haute salle pyramidale. Elle nous avale, sensation d’être seul face au divin, entouré de volutes d’encens. Deux autels surgissent des ténèbres de part et d’autres de l’entrée : deux représentations de la déesse Shiva, ornées de colliers de jaspe et cernées d’offrandes. Au centre, un majestueux autel fleuri, dédié à Bouddha, lourdement bijouté, assis sur un animal mythologique. Devant lui trône un Lingam, représentation stylisée d’un phallus (ça c’est chouette comme divinité, il faudrait en toucher 2 mots au diocèse de Poitiers). Autour de nous les fidèles prient avec ferveur, un bonze joue du dong dans un coin, le sol en terre battue étouffe le bruit de nos pas, la pénombre nous absorbe et nous invite à l’introspection tandis que Shiva nous sourit ; nous, les impertinents païens rigolards, nous la bouclons et savourons l’étrangeté mystique de l’instant. Silencieux, nous sortons de la tour, étourdis et heureux de ce quart d’heure passé au-delà des idées, des mots, de la raison.

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Peu à peu, nos yeux se réhabituent au soleil déjà haut, et là, changement de décor ; le site sacré pullule de touristes, chinois et russes pour l’écrasante majorité (tiens tiens, Chine et Russie, quelle étrange coïncidence). Des dizaines, des centaines de personnes se livrent toutes à la même activité : se faire prendre en photo, par une copine ou par le biais imbécile d’une perche à selfie, devant le site sacré que personne ne regarde ni ne pénètre réellement. Les bras m’en tombent. Je sens la colère poindre quand, examinant un bas relief de la tour principale, une morue surpomponnée me demande de dégager pour qu’elle puisse s’auto-immortaliser grâce à sa perche à la c*n, prenant sans honte la pause duckface/doigts en V, pince moi je rêve. Je veux pas faire mon intellectuelle rigoriste mais bon, là, quand même. Le contraste entre l’expérience vécue dans la tour et cette pathétique manifestation de narcissisme sociétal (car toutes ces dindes, qui posent comme si elles étaient devant Terry Richardson pour Vogue, prennent à tour de rôle la même posture aux mêmes endroits) est tellement grand… Mieux vaut prendre le parti d’en rire. Je m’installe donc et observe. Moins d’un visiteur sur 5 ne s’intéresse réellement au site Cham. Ça se shoote dans tous les sens, devant la vue que personne ne voit, devant les tours auxquelles on tourne le dos, la boutique de souvenirs, devant le café. Ça minaude, ça sourie sur commande, ça saute en l’air pour une photo « whaou ! », ça regarde au-dessus de son épaule façon fatale. Ce vide intersidéral porté aux nues, cette bêtise esthétisée à outrance, finalement, je trouve le concept poétique et délétère, un brin morbide, absurde ; j’aime bien.

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Nous quittons le site de Po Nagar sur cette ambivalence.

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Nous déambulons dans les rues de la vieille Nha Trang, loin du complexe touristique du front de mer (racheté massivement, nous confie le patron d’un resto, par la mafia russe qui a clairement le dessein d’en faire un Vegas de bord de mer – « dans 10 ans Nha Trang sera entièrement bétonnée, les prix flambent de manière à éloigner les locaux un peu plus loin du rivage chaque année, c’est triste »). Pour l’heure nous sillonnons les rues animées où l’on vend du poulpe et des fruits sur le trottoir, où 3 ou 4 quidams se grattent la tête pour réussir à caler un énorme barda sur un scooter, où les hommes se font couper les cheveux dans des « salons » de plein air pendant que des femmes, assises sur le pas de leur porte, épluchent en bavardant les légumes pour la soupe de midi.
Il fait chaud. Nous nous arrêtons dans un bar coquet en bord de mer et commandons un smoothie à la mangue fraîche et un thé glacé au gingembre. Nous sirotons en élaborant la suite de notre périple, pas encore tracé dans le détail, tout en regardant de drôles de petits crabes aux longs yeux s’affairer avant que la marée ne remonte.

Puis nous sautons dans un taxi, direction notre salon préféré pour un second massage vietnamien aux huiles essentielles, avec la totale : les ventouses, la dame debout sur notre dos, des palpés roulés en mode Rocky Balboa, des points de pression à des endroits que tu savais même pas qu’il y avait des muscles, ouille, ça fait du bien, aïe, ça fait du bien. Nous ressortons une heure plus tard, délassés, vaguement endoloris, mais comme neufs. Nous déjeunons d’une soupe délicieuse dans un boui-boui planqué dans une contre-allée et allons à la plage nous amuser comme des gosses dans les rouleaux et lézarder au soleil. Nous chopons à cette occasion de magnifiques coups de soleil, surtout Matthieu qui, avec son hâle naturel d’endive bretonne, arborera dans les jours qui suivront une jolie couleur rouge tout à fait conforme aux préconisations du Parti.

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Nous récupérons Alix et Valentin, tristes de quitter leurs amis, et bavardons quelques instants avec Nadège et Vicki de cette expérience et de l’opportunité de faire découvrir aux enfants une école balinaise lors de notre prochaine virée en Indonésie. Nous prenons congé, dévorons une glace et retournons à la mer jouer dans les vagues. Un couple de sémillants chinois nous prendra en affection pour une raison inconnue et, sans cesser de rigoler le nez au vent, (le rire qui s’esclaffe, le visage qui s’illumine, communicatif), nous mitraillera nous et nos gamins, posant -ou pas- avec nous sur les photos, bref, on n’a pas bien compris ce qu’ils voulaient ces deux-là, mais c’était vraiment un moment marrant et réjouissant.

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La nécessaire (et douloureuse) étape du désensablage à l’hôtel terminée, nous ressortons dîner au Café des amis, décidément une excellente adresse.

En sortant du resto, soudainement, et pour ainsi dire d’un coup d’un seul, je suis prise d’une envie irrésistible, irrépressible, mais tellement humaine : soudain, il me faut du chocolat. J’en peux plus, là, des fruits. Ras-le-chapeau chinois de manger équilibré. Mon corps, mon âme, tout mon être crie au bon vieux sucre blanc trafiqué et au cacao. Tout de suite. Toussuite ! Je commence à pinouzer inélégamment auprès de Matthieu pour entrer dans une épicerie assouvir cet impérieux besoin, vite rejointe par l’équipe des dents creuses, ils ont toujours la dalle ces enfants-là. Et là, grand seigneur, Matthieu achète 3 KitKat (un pour chacun) qui, je n’ai pas honte de le dire, resteront un moment fort de notre journée. Voir de notre vie. Parfaitement.

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Sur ce, nous rentrons, heureux, un agréable goût de chocolat industriel dans la bouche, en passant par la plage, admirant la lune pleine, ronde, douce, se refléter dans la mer de Chine.

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Posted in ...des parents, Nha Trang, Vietnam.

8 Comments

  1. Salut les païens !
    Pour info, j’ai contacté le diocèse de poitiers pour leur soumettre l’idée de ta nouvelle divinité proposée dans ton superbe récit.
    Euuuuhhhh, comment dire ?
    Allez je me lance : le cardinal, goupillon à la main, n’est pas chaud bouillant.
    Pas très ouvert le garçon ! Un petit voyage lui ferait le plus grand bien 🙂
    Bizzz

    • Merci Bruno pour cette belle démarche, sont-ils frileux au diocèse de Poitiers! Qu’à cela ne tienne, je te propose de créer ta propre religion, dont tu seras le chantre, représentant cette belle idole, tu seras le maître Lingam ! Nous serons avec Matthieu tes premiers disciples. Je te laisse en toucher 2 mots à Joanna, je suis sûre qu’elle verra cette reconversion d’un bon œil. Nous t’embrassons bien fort ainsi que les beautés qui t’entourent, merci pour tes retours, c’est toujours un véritable plaisir. À bientôt

  2. Hey,
    Attention Elsa, Matthieu prend des photos d’une bombasse en maillot de bain sur la plage :)))

    des bisous !
    Léo

  3. J’adooore !! Je rigole tte seule tellement c bien écrit !!! Congrats á toi Mme l’Ecrivain ! Donner l’envie de partir, tt plaquer pr connaître ça voilà ce ke je ressens kan je lis vos aventures ! Puis 1 ptite voie ds ma tête me rappel ke ma mère va faire 1 syncope et je revoi sa tronche à Noël après l’annonce du fils indigne mais Oh combien choyer ki va la laisser TOUTE SEULE (vu ke son chat ki était le seul à la comprendre n’est plus là…RIP Yoda ).
    Bref, profitez et continu à me faire marrer comme une morue ss son canap’.
    Biz

    • Merci Amandine ! C’est très gentil. Je m’amuse bien à décrire nos journées, c’est vrai que les voyages ouvrent les yeux… Et entourée de Matthieu et des enfants, ça ne gâte rien. Tu as raison, pars, toi aussi! Offre juste, avant ton départ, un nouveau Yoda à ta mère… 😉
      Je t’embrasse

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