Chicken run – 18 février

La nuit vietnamienne, dans la campagne, recèle une impressionnante palette de bruits en tous genres, pas toujours identifiables, pas toujours rassurants, pas toujours mélodieux.

Les bruits agréables d’abord, ceux qui bercent et invitent à la rêverie : le vent dans les palmiers, le clapotis de l’eau, le chant des lézards, un scooter qui passe au loin, un oiseau de nuit qui hulule, les échos d’un karaoké.
Puis il y a le reste.
Les chiens qui aboient, les chats qui se battent, ça on connaît plutôt bien en France.
Et il y a les coqs. Ces imbéciles de coqs, qui pullulent dans les campagnes vietnamiennes, qui s’arrêtent de chanter à tue-tête à 1 heure du mat’ pour reprendre à 4 heures, histoire d’être sûrs de ne pas rater le soleil. Qui, à l’instar de nos politiciens, ont à cœur de s’époumoner plus fort et plus percutant que le voisin. Chaque demeure en compte plusieurs exemplaires, by night c’est assourdissant. Phat, notre guide des virées en scoot’, nous avait arrêté devant une maison en pleine cambrousse ; dans l’allée, 2 hommes entraînaient leurs jeunes coqs au combat. Cette pratique, aussi populaire que lucrative, est monnaie courante au Vietnam ; en général on cuisine les perdants avec de la coriandre, rien ne se perd ici ! Phat rigolait doucement en contemplant les bestioles se voler dans les plumes, Alix les plaignait et voulait les adopter en mode « câlinou », Valentin, en vrai pro de la fight, estimait que ces piafs n’avaient aucune chance devant un rottweiler, même sous-entraîné.
Bref, les coqs.
Il y a aussi le bruit léger mais ô combien anxiogène des bébêtes : celles qui volent, qui rampent, qui galopent, celles qu’on aimerait mieux ne pas croiser.

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Spécimen du jour, envergure 15 cm !

Enfin, pour clore le chapitre des bruits qui nous ont tenu éveillé cette nuit-là, le plus pénible d’entre tous fut la petite voix d’Alix à notre porte, à 3 du mat’, nous informant que son frère saigne du nez très fort, qu’il y en a partout, sur lui, sur l’oreiller, les draps, le sol et même la moustiquaire.
Bien, bien.

C’est donc avec une légère fatigue que nous nous levons ce matin-là. Rendez-vous à 6h30, sacs sur le dos et petit dèj’ dans le ventre, avec Thaï notre logeur, afin qu’il nous dépose à l’arrêt de bus qui nous mènera à Dalat, prochaine destination. Nous chargeons nos 3 gros sacs de 60 litres pleins à craquer, et nous installons tous les 6 sur… 2 scooters. Sur le premier, Thaï, Alix, Matthieu et 2 gros sacs, sur le deuxième, un type souriant, Valentin, moi-même et un dernier sac. Trois sur un scoot’, à la vietnamienne ; nous sommes super contents de vivre cette expérience ! Là encore, des casques purement accessoires car trop grands, que pour les adultes. Et nous voilà partis, grillant joyeusement les feux rouges, roulant facétieusement à contre-sens, frôlant gaiement les bus, grillant allègrement les priorités ; quelle rigolade ! Thaï, quasiment en grand écart facial du fait des 2 sacs énormes coincés on ne sait comment entre ses jambes, trace bien comme il faut ; nous devons faire des sprints pour le suivre. Détail amusant : à chaque fois qu’il tourne à gauche, un sac appuie sur le Klaxon et le fait retentir.

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Le bus arrive, un petit bus bien pourri comme on les aime, un lointain cousin du minibus Volkswagen. Pour une raison encore inconnue, on ne nous ouvre pas les soutes et on nous invite à monter à bord avec nos sacs-mammouths. Le billet du bus étant compris dans la note de notre nuit chez Thaï, celui-ci, voulant aller à l’économie, n’a réservé que 3 places. Alix devra donc voyager sur nos genoux. Nous saluons respectueusement notre hôte, ce fut sincèrement une belle rencontre, une de plus. Celui-ci conclut cet adieu par un « good luck for these 8 hours by bus! ». Notre sourire se fige, façon cicatrice de césarienne.

Notre regard balaie la carlingue : l’unique issue du bus se trouve à l’avant. Un grand espace sépare le coin du chauffeur, un homme cordial, du reste du véhicule, occupé par une dizaine de rangées de sièges. La plupart sont pris par des quidams qui nous dévisagent sans moufter. Le chauffeur est accompagné d’un acolyte au visage poupin et fort sympathique ; il sera tout le long du voyage le préposé aux tickets, à la réception des passagers et du matériel convoyé, et occupera la curieuse fonction de « Klaxon vivant », en aboyant par la porte accordéon du bus (qui de toute façon ne ferme pas) de sonores « haï haï haï » à l’adresse des scoot’, piétons ou vélos qui ne dégageraient pas le chemin assez vite. Ce bruyant individu, dont la coupe de cheveux captera mon attention tout le long du voyage tant il est vrai que des tours d’oreilles comme ça, ça court pas les rues, un truc aussi haut sur le crâne et taillé, semble-t-il, au sécateur, c’est quasiment de l’élagage capillaire, en plus il a une superbe tignasse ce monsieur, mais là nom d’un chien ça lui fait une tête vraiment étrange, il a obligatoirement cassé la gueule de son coiffeur après, bref qu’est-ce que je disais ? Oui, ce sympathique mec empoigne nos sacs et les colle sur un énorme bordel entreposé dans l’espace séparant conducteur et passagers et nous invite à nous asseoir sur 3 places vacantes à l’avant.

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Le bordel et le tour d’oreille

Nous nous asseyons sur les sièges en skaï brûlants et soudain je regrette d’être en robe. Nos genoux touchent le dossier de devant, les tablettes sont cassées, il n’y a pas de climatisation. Nous détaillons le merdier transbahuté devant nous : il y a un monticule de noix de coco en vrac (haut comme Lilix), des colis de toutes tailles scotchés à la one again, des ballotins plastifiés grands comme des capots de voiture et épais d’une trentaine de centimètres, des bassines en plastiques contenant des dizaines de bassines en plastique, le tout ligoté à la grosse ficelle, des valoches décaties prêtes à exploser, un gros gâteau d’anniversaire dans sa boîte, et, posés sur tout ça, une demi-douzaine de cabas en osier fermes d’un bout de bambou.

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Nous démarrons, le bus bringuebale de toutes parts et roule à tombeau ouvert. Le type aux tours d’oreille jacasse avec les passagers, fume beaucoup, téléphone souvent, et hurle ses « haï haï » à tous les vents. Nous sommes, à ce stade du voyage, hilares, ravis du côté bloody roots de ce trajet. Bon, 8 heures, ça risque de piquer un peu, mais on a prévu des bouquins et du travail scolaire (malheureusement le bus cahote tellement qu’on ne peut manier un stylo – Parker : 0 / Parkinson : 1).

Soudain, l’un des cabas en osier se met à gigoter, menaçant de tomber. Étonnés, nous regardons monsieur Tourdoreille se diriger vers lui en râlant en vietnamien, l’empoigner sans ménagement, puis le recaser brutalement à sa place en le calant avec des noix de coco. Et là, c’est le drame : le cabas laisse échapper un « cocorico » déchirant, entraînant ainsi une cocoridade en chaîne des autres cabas, ponctuée d’un ultime cri venant du fond du bus (nous n’avions pas vu la petite dame du fond voyageant avec son gallinacé sur les genoux, le corps empaqueté dans un sac en plastique, et la tête imbécile me fixant, me semble-t-il, dans un rictus de haine (attention : il se peut que j’exagère)). Bref, nous sommes entourés de ces volatiles honnis, envers qui mon empathie ira, tout de même, grandissante, car ces pauvres bestioles resteront enfermées dans leur panier toute la journée sans boire ni manger. Disons qu’elles paieront pour toutes les autres.

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Le voyage, finalement, ne durera pas 8 heures. Il durera 10 p*tain de longues heures, pour faire 200 bornes. La rapide pause déjeuner ne nous dégourdira qu’éphémèrement les jambes, la phlébite guette. Heureusement le bus se vide peu à peu, et Alix peut squatter un autre siège ; une aubaine pour l’irrigation sanguine des cuisses parentales. Nous comprenons désormais pourquoi les soutes nous étaient fermées : elles sont remplies de noix de coco.

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Lui, on ne le connait pas mais il est chouchou

Nous dormons, suivons le ballet des marchandises entrantes et sortantes (car Tourdoreille, vissé au téléphone, assure la réception et la livraison de paquets en parlant très fort au téléphone entre deux haï), et surtout admirons le paysage se transformer sous nos yeux.

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Au travers de la vitre
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Les palmiers cèdent la place aux caféiers et aux mûriers, l’horizon se valonne ; collines, puis montagnes. L’air se rafraîchit, nous abordons les hauts plateaux du sud-ouest du pays. La pauvreté est palpable, les habitations précaires côtoient les grands bâtiments d’état, prétentieux et défraîchis. Les premiers conifères apparaissent, nous sommes 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer. La forêt, partout, des lacs artificiels. Le bus est presque désert maintenant, il est 17 heures, le jour décline et vire au rose.

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Au détour d’une montagne, Dalat s’offre à nous, coquette cité à l’architecture coloniale, destination préférée des vietnamiens pour leur lune de miel. Kitch à tous les étages… De la fleur partout, de la guirlande, de la fontaine greco-pouët pouët, du pédalo en forme de cygne, de la tonnelle en veux-tu en voilà : tout ce mauvais goût poussif, j’adore. Crevés, nous rallions notre guest house, dînons vite fait et sombrons dans le sommeil, un dernier cocorico plaintif résonnant dans nos esprits embrumés.

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Posted in ...des parents, Dalat, Vietnam.

7 Comments

  1. Bravo elsa ! J’ai fait également ce long et riche voyage en te lisant et dévorant tes mots et impressions décrites ! Le voyage nous fait relativiser les choses … et nous fait prendre conscience de la diversité et richesse des autres cultures.
    Nous, nous nourrissons nos chats avec du cheba … tu vois le côté grotesque quand tu sais que d’autres peuvent crever de faim.
    Le poulet, ca se bat et celui qui perd passe à la chasserole 🙂 : ça motive à gagner !
    Bisous à vous 4

    • Les voyages ouvrent les écoutilles… Et effectivement, permettent de réajuster un brin l’essentiel du superflu.
      Merci à toi Bruno pour tes retours.
      Et bon courage pour convaincre tes filles que la moto, à 3, sans casque, c’est pas si génial que ça (alors que si en fait ^^).
      Plein de bisettes à vous 5

  2. super de partager ce voyage avec cette écriture si riche et fleurie ! ta reconversion est trouvée….continue à nous faire réver et rire , t’es la meilleure ( en toute objectivité bien sur !)

  3. Bravo Elsa tu écris trop bien et tu nous fais voyager avec le sourire . Continues de nous nourrir de tes mots on aime trop. Pleins de bisous à vous (a ma petite Alix et au courageux Valentin)

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