Jungle, mystique – 14 mars

Nous nous réveillons tôt, en sueur dans notre luxueuse chambre surchauffée. Dehors, les chiens aboient bêtement au soleil, avec pour seuls échos les hurlements des coqs imbéciles.

Le ronron de notre ventilateur est parfois recouvert par le cri cocasse d’un mignon geko vert pâle (un tchitcha dans l’idiome local) qui ondule au plafond en nous observant de ses billes rondes et noires, tirant rapidement une petite langue rose. Nous prenons notre première douche froide de la journée, en guettant l’énorme cafard dégoutant qui habite sous l’évier, puis filons au petit dèj’ servi dans notre cuisine. Point de noodle soup au poulet bouilli ici ; nous dégustons des pancakes à la banane rôtie et recouverts de miel encore tous chauds de la poêle, une grande assiette de fruits frais et un smoothie avocat frais/chocolat bizarre et délicieux.

Une grosse journée nous attend : trek dans les rizières et la jungle, visite d’une source sacrée, et excursion du volcan Mount Batur qui culmine à 1717 mètres, offrant parait-il une vue inoubliable sur l’île. Malgré la chaleur, nous enfilons un pantalon long et nos tatanes de marche, embarquons maillots de bain et tenues plus légères, sans oublier l’eau fraîche et quelques provisions pour voir venir ; nous sommes prêts.

Ketut, notre guesthouse’man, nous attend dans sa grosse bagnole blanche ultra climatisée. Nous y prenons place dans un aaah de satisfaction car, même s’il est encore tôt, la température flirte tout de même avec les 30° et le fort taux d’humidité accentue encore cette poisseuse sensation qui nous colle à la peau. Ketut nous abandonne quelques kilomètres plus loin et nous convenons d’un rendez-vous sur la petite carte de notre Lonely. C’est dans ce même guide que nous avons dégoté ce plan trek ; les explications parfois approximatives de l’itinéraire nous avaient semblé excitantes, un peu Indianajonesques sur les bords. Nous ne serons pas déçus…

Nous nous perdons docilement dès le début de la balade et découvrons par la même occasion un superbe temple à moitié enseveli sous la végétation. Au milieu des fleurs sublimes et des offrandes dévorées par les fourmis, les idoles grimaçantes semblent se payer notre tête. Les quidams nous regardent, goguenards, analyser les maigres infos du Lonely en scrutant le paysage, tels des suricates égarés. Finalement nous convenons d’un chemin, un peu au pifomètre, et nous remettons en route en tentant de rester dignes. Pas facile ; la balade commence à peine et, ruisselants, nous vidons déjà notre première bouteille de flotte. En observant les bébêtes que nous croisons, nous traversons un village d’artistes, où des maisons de rêve sont habillées de mille toiles naïves et fleuries.

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Les bébêtes

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Les jeunes enfants piaillent et jouent, pieds nus et débraillés. Les vieilles femmes égrènent un peu partout des offrandes de fleurs et de riz disposées dans de petits paniers en feuille de bananier confectionnés par leurs soins, sous le regard alerte des chiens errants qui guettent leur départ pour les bouffer tranquillement.

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Les chiens croqueurs d’offrandes

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Le soleil monte dans le ciel, nous sommes maintenant dans les rizières ; la chaleur est étouffante. Nous suivons les indications du Lonely qui dit : « à la prochaine intersection, prenez tout droit ». Devant nous l’intersection, avec un chemin qui vire à gauche et l’autre à droite, et c’est tout. Droit devant nous : une rizière, impraticable. Bon. Dans le doute, nous prenons à droite, mais au bout de quelques kilomètres, il faut se rendre à l’évidence : nous sommes encore perdus. Les enfants chouinent, il doit faire près de 40°, nous vidons notre seconde bouteille de flotte.

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Finalement nous revenons sur nos pas, nous débrouillant pour contourner, grâce au sens aigu de l’orientation de Matthieu, le chemin fantôme, et réussissons tant bien que mal à nous remettre sur les rails de la balade. Un chemin serpente dans la montagne ; nous le suivons. Les dernières maisons sont loin derrière nous, la nature a repris ses droits et nous éclate au visage. Soudain, un à-pic vertigineux plongeant jusqu’au coeur de la vallée au fond de laquelle coule une rivière ; dangereux et magnifique dixit le Lonely. Nous hésitons ; n’est-ce pas trop difficile pour les enfants ? Un jeune homme balinais surgit soudain de nulle part, et nous indique que c’est bien le bon chemin mais qu’il est coton et qu’il va nous aider. Commence alors une descente ardue et exaltante, rendue possible par la dextérité et la connaissance des lieux du jeune homme.

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Une fois en bas, il nous cueille des litchis locaux, accepte notre billet de 10.000 roupies et nous salue en nous souhaitant bon courage. Nous voilà maintenant tout au fond de la vallée, longeant une rivière magnifique. La jungle autour est envoutante, l’air s’est rafraichit, les cocotiers culminent à 30 mètres, nous croisons des serpents qui filent affolés.

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Puis, soudain, plus de chemin. Nous consultons le Lonely : « le chemin s’arrête, débrouillez-vous pour rester près de la rivière jusqu’au prochain village ». Ca y est, c’est l’aventure, la vraie ! Nous nous lançons dans la pampa, souvent contraints de faire demi-tour, évoluant parfois les pieds dans l’eau, parfois le long de la falaise (« attention, ravin sur votre gauche les enfants ! ») escaladant de nos mains de gros rochers, sillonnant une jungle à la Douanier Rousseau.

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Les pissenlits du coin

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La vue est à couper le souffle. Nous tombons sur des temples abandonnés, des maisons oubliées ; pas besoin de se forcer pour se sentir aventurier, seuls au monde en pleine terre vierge. Le soleil tape dur, nos réserves d’eau s’amenuisent. Héroïquement, nous nous rationnons, croquant parfois un morceau de pastèque, jouant aux explorateurs perdus.

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Puis, doucement, des signes de civilisation : des écluses, des rizières où travaillent de bien courageuses paysannes, des maisons, puis la route. Nous nous arrêtons dans une échoppe boire un litre d’eau fraîche ; il est midi, nous venons de faire un trek de 9 kilomètres dans la jungle sous une chaleur écrasante : nous sommes fiers de nous. Les enfants, Alix surtout, sont exténués ; ils ont passés leur CAP aventurier avec brio et feraient bien maintenant une petite sieste ! Heureusement, le bolide climatisé de Ketut nous cueille vite, et nous partons déjeuner dans un resto magnifique, à ciel ouvert, avec vue sur des rizières en terrasse d’une beauté émouvante.

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Cap sur la deuxième étape de la journée : les sources sacrées de Tirta Empul, haut lieu de pèlerinage hindouiste. Sur le parking, nous délaissons nos tatanes de rando au profit de tongs et nous drapons dans nos paréos, dress code obligatoire avant de fouler le site religieux. Le parc entourant les sources est à tomber : la nature et les statues de pierre se respectent les unes les autres, s’harmonisent, se subliment mutuellement.

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Au coeur du parc, trois grands bassins ceints de murs en pierre moussus se succèdent. L’eau de la source s’y déverse par les bouches de divinités de pierre qui laissent échapper une flot d’onde froide et pure. Les fidèles s’immergent et s’arrêtent devant chaque jet, en priant avec ferveur, mains jointes et yeux fermés, avant de se mettre la tête sous l’eau pour se purifier. On ne peut entrer dans les bassins que vêtus de sarongs bien spécifiques, que l’on peut louer dans une échoppe toute proche. Nous louons donc nos tenues de prière pour une somme modique et les passons, laissant nos affaires dans un petit casier.

Nous approchons du premier bassin, un peu intimidés. Un guide s’approche de nous, et nous propose de nous initier au rituel de baignade ; nous acceptons vivement car nous ne voulons surtout pas commettre d’impair. Ce monsieur nous explique qu’avant toute chose, nous devons faire une offrande au grand autel qui surplombe les bassins, couvert de fleurs et d’encens. Ensuite, nous allons devoir prier, en louant la nature et nos parents, sans qui nous ne serions pas là. Nous devrons ouvrir notre esprit et communier avec l’eau, les arbres, le vent. Il faut ne faire qu’un avec l’environnement qui nous entoure et nous accueille ; c’est le seul moyen d’ouvrir nos chakras, pour se libérer des mauvaises énergies et engranger les bonnes. Après seulement nous pourrons nous immerger et passer de source en source (en omettant la première, dédiée aux personnes non initiées – ce qui ne sera pas notre cas, et les 11ème et 12ème sources, réservées aux rituels de crémation). Chaque source est dédiée à une divinité au nom compliqué, agissant sur différents niveaux : le sommeil, les rêves, le respect, la sagesse…

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L’hindouisme, nous explique notre guide, n’est pas l’enseignement d’un prophète ou d’un sage, mais la recherche spirituelle de la Réalité. Comment devenir hindou ? Nous le sommes tous, potentiellement. Plutôt que demander quelque chose à Dieu, les hindous font l’inverse et se questionnent : qu’attend Dieu de nous ? Il nous demande simplement d’être ses vrais enfants, simples et heureux dans nos vies, en se débarrassant de notre égo, et d’ouvrir nos yeux pour contempler sa présence omnisciente. Aussi, nous quatre, petits occidentaux, pouvons nous joindre au rituel, en considérant la vie comme un cadeau d’essence divine ; nous pouvons respirer, manger, vivre au premier degré, mais nous pouvons aussi accomplir toutes ces choses en ayant une conscience aiguë de ce qu’elles nous apportent, de ce en quoi elles nous rendent meilleurs et heureux.

Notre guide nous remet à chacun un petit panier en feuille de bananier rempli de fleurs et piqué d’un bâtonnet d’encens se consumant. Nous nous installons devant l’autel et entreprenons de prier, en pensant fort à nos parents (et aussi, pour ma part, à ma petite Manou chérie), en écoutant la nature bruire paisiblement à nos oreilles. L’instant est solennel, émouvant ; nous jouons tous les quatre le jeu, essayant de vivre cet étrange instant à fond. Cette fois encore, les païens rigolards qui sommeillent en nous se taisent et laissent faire, écoutant cette respectueuse doctrine basée davantage sur l’éclosion d’une harmonie individuelle plutôt que sur la promesse mortifère et anxiogène de mille douleurs en cas d’entorse à un dictatorial règlement divin.

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L’offrande effectuée et la prière terminée, nous nous approchons du bassin et prenons note du modus operandi compliqué à appliquer devant chaque fontaine : joindre les mains sur le front en psalmodiant « Om », le mantra originel, 3 fois, recueillir l’eau de la source et s’en mouiller le menton, le front et la tête, 3 fois, s’immerger sous la fontaine, prendre de l’eau en bouche et la cracher, 3 fois, puis avaler 3 gorgées d’eau. Voilà pour le rituel, nous sommes prêts. Nous pénétrons l’eau froide en slalomant entre les énormes carpes koï qui nous frôlent les jambes, et nous avançons sous la deuxième fontaine. Nous nous prêtons fiévreusement au rituel, au milieu des fidèles, dans ce décor irréel. L’eau est très froide et nous coupe la respiration, mais qu’importe ; nous vivons l’instant très fort. Nos paréos flottent autour de nous, l’émotion nous étreint, et même si nous nous emmêlons les guitares sur le modus operandi, pas grave, notre guide nous fait signe que l’essentiel n’est pas là.

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Au terme du premier bassin Alix et Val ont les lèvres violettes mais en redemandent : nous réitérons dans les deux derniers bassins, et sortons une bonne heure plus tard, apaisés, la goutte au nez, mais les chakras définitivement plus clean qu’à notre arrivée.

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Un peu flottant, et songeant à peine à l’angine qui menace, nous nous rhabillons et suivons notre guide dans le temple qui surplombe les bassins, là où la source jaillit véritablement du sol ; c’est magnifique, tout simplement. Nous rémunérons notre guide (qui ne nous a pourtant rien demandé) à la hauteur de notre ressenti, c’est-à-dire généreusement. Celui-ci nous remercie et nous félicite d’avoir su nous ouvrir à ses croyances, mais c’est nous qui le remercions, enthousiasmés par cet instant mystique mémorable.

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Cette fois, les enfants sont KO pour de bon ; ils s’endorment à peine entrés dans la voiture de Ketut. Comme si quelqu’un avait ouvert un robinet, il se met brusquement à pleuvoir, une grosse pluie tropicale tiède et virulente. Notre dernière étape, la contemplation du panorama depuis le sommet du Mount Batur, semble compromise… Pas forcément dit Ketut ; ici à Bali le temps peut changer du tout au tout en quelques minutes. Le soleil peut réapparaitre d’ici notre arrivée en haut. Cela ne sera pas le cas, mais comme nous sommes rigolos nous prenons tout de même une photo de la vue, que voici :

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C’est joli hein ?

Nous rentrons nous sécher à la guesthouse, pendant que le ciel se dégage et nous offre un fabuleux coucher de soleil sur les rizières.

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Nous commandons un repas balinais que nous dégustons en regardant quelques vidéos de notre épopée au Vietnam. Le sommeil arrive vite, et c’est bien naturel après une journée aussi riche en émotions…

Posted in ...des parents, Bali, Indonésie, Ubud.

14 Comments

    • Nous aussi on pense tous les jours à vous…. Mille baisers au choubidou et au bébé fille (ils doivent grandir ceux là, trop hâte de les voir!!!)

  1. Merveilleuse expérience spirituelle qui vous a procuré de jolis élans de bonheur, j’en suis convaincu. Je suis heureux que vous ayez eu ce moment hors du temps qui permet de relativiser tant de choses et d’enrichir son âme dans la plus grande simplicité. Vous avez provoqué cette expérience et vous êtes récompensés en vivant des moments de grâce.
    Nous sommes vos fidèles lecteurs et vous nous apportez beaucoup de joie!
    Bisous de nous deux.

    • C’est sur qu’en une journée on s’est débrouillé pour être sains de corps et d’esprit ! C’était vraiment fabuleux. Merci à tous deux pour vos retours qui nous font chaud au cœur

  2. un récit qui m’a bcp émue et sans aucun doute un grand moment de sérenité que tu as su , elsa , nous faire partagé par ton récit . bisous

  3. Quel voyage ! Elsa, je te lis comme je me lis un bon bouquin chaque jour où l’un de vous écrit un nouveau post.
    Cette aventure familiale, cette découverte du monde, l’ouverture d’esprit que vous offrez à vos enfants, ces moments extraordinaires que vous vivez tous les 4 à l’autre bout du monde, la manière avec laquelle vous partager… wahouuu… excellent… génial !
    Profitez et continuez de nous en faire profiter ! Merci !!
    Karen (iut La Roche )

    • Merci Karen, c’est très gentil ! Que deviens-tu? Il faudrait que l’on se fasse un brin de causette sur Messenger… Pas forcément facile avec le décalage horaire, mais à envisager tout de même – ça me ferait bien plaisir. Tes enfants sont superbes ! A bientot j’espère

  4. Que vous êtes mignons tous les 4 en train de prier. Bon faut pouvoir penser sereinement à ces parents…pour moi c’est pas gagné, mais je peux toujours me rabattre sur la nature. La dernière photo d’Alix est sublime. Tout y est. Bises

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